Russie : La fédération la plus complexe du monde

 

 

La fédération la plus complexe du monde

 

 

Iouri Filippov, commentateur politique de RIA Novosti

La Russie est le plus grand Etat fédératif du monde, aussi bien pour l'étendue du territoire que pour le nombre des entités qu'il réunit. Rien d'étonnant donc à ce que, aggravées dans les années 1990 à travers le monde entier, les maux propres aux fédérations - le séparatisme et les tendances centrifuges qui repoussaient les régions du centre et les éloignaient les unes des autres - n'aient pas épargné la Fédération de Russie.

La spécificité du pays et de sa structure politique ont particulièrement compliqué les problèmes du fédéralisme russe.

Actuellement, la Russie comprend 88 entités très hétérogènes dont chacune occupe sa place dans la hiérarchie générale. Plus de la moitié d'entre elles (49) sont des régions historiques formées chacune autour d'une ville importante. Elles sont les plus nombreuses dans le Centre et dans le Nord-Ouest du pays. Les régions sont les unités principales de l'Etat russe, elles sont entrées au sein de la Russie avant les autres entités actuelles et ce sont les Russes qui constituent la majorité de leur population. Pour nombreuses qu'elles soient, elles viennent seulement en troisième position dans l'échelle hiérarchique. Il y a sept territoires que la Constitution russe place plus haut. En règle générale, ce sont de vastes espaces à population éparses avec, au centre, une importante ville industrielle dans l'Est et le Nord-Est du pays. Il y a cependant des exceptions : les territoires de Krasnodar et de Stavropol où la population est dense et qui ont reçu le surnom de "greniers à blé du pays" pour être très favorables à l'agriculture. Le territoire de Stavropol est également devenu célèbre en sa qualité de pays natal du premier président de l'Union Soviétique Mikhaïl Gorbatchev qui a commencé ici sa carrière politique.

Mais les "principales" entités fédérées sont les républiques nationales. La Russie en compte 21 dont chacune porte un nom dérivé, en règle générale, de celui du peuple qui l'habite : le Tatarstan et la Bachkirie dont la population est en majorité musulmane, les six républiques du Caucase dont cinq sont islamiques, la Yakoutie convertie à l'orthodoxie qui occupe un territoire équivalant à six fois la France, les petites Mordovie, Touvachie et Oudmourtie, la république de l'Altaï perdue dans les montagnes du même nom, la Kalmoukie bouddhiste et d'autres. Certaines républiques ont un double nom dérivé des deux nationalités principales, par exemple Karatchaïevo-Tcherkessie ou Kabardino-Balkarie au Caucase du Nord. Une exception, bordant la Caspienne, le Daghestan qui compte plus de cent ethnies dont aucune n'a pu donner son nom à cette entité appelée le "pays des montagnes".

Les républiques de Russie possèdent de nombreux signes de souveraineté politique, une Constitution, un drapeau et un hymne national. Treize républiques ont un président. Jusqu'à ces derniers temps, les présidents étaient élus au suffrage direct par la population et avaient de ce fait un pouvoir pratiquement illimité.

La réforme politique mise en route par le président de la Fédération, Vladimir Poutine, en 2004, sans déposséder les présidents des républiques nationales de leurs droits légaux, a engendré des mécanismes qui rendent impossible l'accession au poste de président dans une république nationale par un homme politique misant sur le séparatisme ou apportant un soutien aux forces centrifuges sur le territoire placé sous sa juridiction. D'après les nouvelles règles approuvées par l'Assemblée fédérale (les deux chambres du parlement), le président de la Fédération soumet les candidatures des chefs régionaux à l'approbation des assemblées législatives des entités fédérées indépendamment du statut de ces dernières. A noter que le président de la Fédération se voit, lui, proposer ces candidatures par le parti ayant remporté les élections locales.

Il faut dire qu'il n'existe aujourd'hui en Russie aucun parti officiellement enregistré qui soutienne ouvertement les tendances centrifuges, à plus forte raison le séparatisme. La scène politique est partagée entre le puissant centre pro-présidentiel représenté par Russie Unie et les deux ailes relativement faibles : gauche (communistes) et droite (Union des forces de droite).

Dans les années 1990, ont vu le jour des partis aux couleurs régionales : ouralienne, caucasienne ou, par exemple, kaliningradienne, qui tend vers une intégration plus profonde de l'ancienne Königsberg prussienne (qui, à propos, est une enclave et n'a pas de frontière commune avec le reste du territoire de la Russie) avec les voisins européens, donc vers la séparation graduelle d'avec la Russie. Aujourd'hui, ces partis ou bien n'existent plus ou bien traversent une période difficile. De toute façon, ils n'ont pas de chance de proposer au chef de l'Etat leur candidat au poste de gouverneur régional.

Si, lorsqu'il a accédé à la présidence en 2000, Vladimir Poutine évoquait, parmi les principales menaces à la sécurité nationale, un éventuel éclatement de la Russie, aujourd'hui il déclare à juste titre que ce danger n'existe plus. La Russie a tiré de nombreux enseignements importants de ce que l'on appelle la "première campagne tchétchène" (1994-1996) où la tentative d'instaurer de force l'"ordre constitutionnel" dans la république séparatiste rebelle dirigée par le général Djokhar Doudaev "élu président par le peuple" a abouti à la capitulation de Moscou. Devenu contagieux, presque à la mode, le séparatisme ethnique menaçait de déferler depuis la Tchétchénie sur d'autres républiques caucasiennes, ensuite sur la région de la Volga, puis sur la Bachkirie et le Tatarstan musulmans.

Le système mis en place par Poutine sous le nom de "verticale du pouvoir" critiqué parfois en Occident (de moins en moins fréquemment, d'ailleurs, à mesure que l'on comprend la spécificité de la situation en Russie) a été engendré par la résistance énergique opposée par l'Etat aux tendances centrifuges qui déchiraient le pays.

Bien que l'instabilité se maintienne toujours dans de nombreuses républiques nationales du Caucase du Nord et que des actes de sabotage et même des accrochages armés aient lieu de temps en temps entre l'armée et les forces de l'ordre, d'une part, et, globalement parlant, les extrémistes, de l'autre, le séparatisme ethnique en est la moindre des causes. La Russie s'est retrouvée confrontée à une autre menace, au terrorisme international qui prend appui sur le fondamentalisme islamiste international.

Cela ne signifie cependant pas que les problèmes de la structure fédérative du pays reculent, pour Moscou, à l'arrière-plan. Parallèlement au développement d'un état d'esprit commun à l'échelle du pays et à la construction du système administratif dans les entités fédérées, le Kremlin se fixe pour objectif stratégique d'agrandir les régions. Car la Fédération ne compte pas seulement parmi ses membres des républiques nationales mais aussi des entités nationales plus petites : les districts autonomes dans le Nord et dans l'Est du pays. Les districts ont été institués dans les années 1930 et un peu plus tôt pour accélérer le développement des petits peuples du Grand Nord russe comptant quelques dizaines de milliers d'individus et parfois moins, telles que les Komis, les Khantys, les Koriaks, les Nénets et d'autres. Ils ont toujours vécu de dotations budgétaires, autrement dit, ils dépensaient plus qu'ils ne gagnaient. Lorsque les réformes des années 1990 ont tari les flux d'investissements publics, les districts autonomes se sont retrouvés au bord de la disparition. La nouvelle idée pour eux réside dans l'union avec des entités plus puissantes. Ainsi, en 2005, un nouveau sujet de la Fédération a vu le jour, le territoire de Perm qui regroupe l'ancienne région de Perm et l'ancien district autonome Komi-Permiak. C'est maintenant au tour du territoire de Krasnoïarsk de s'unir avec les districts autonomes des Khanty-Mansis et des Nénets de Yamal, puis de la région du Kamtchatka avec le district autonome des Koriaks. Il doit en résulter, estime-t-on à Moscou, que les dotations ne seront plus nécessaires avec le temps et que les anciens districts trouveront de nouvelles potentialités de développement.

Moscou est également un membre de la Fédération de Russie. La ville a ses statuts, son maire, son assemblée législative et ses armoiries. Mais elle n'est pas une région, une république ou un territoire, elle a le statut de ville d'importance fédérale. De même que Saint-Pétersbourg, capitale de l'ancien Empire russe. En Russie, on l'appelle souvent la "deuxième capitale". Aujourd'hui ce n'est qu'une expression imagée qui, pourtant, peut devenir réalité avec le temps : il est envisagé de transférer la Cour constitutionnelle fédérale de Moscou à Saint-Pétersbourg dans quelques années.

On ne saurait dire si la structure fédérative de la Russie sera alors plus simple et opérationnelle. De toute façon, le territoire immense, le nombre fabuleux des peuples et ethnies qui y vivent et leur difficile sort historique ne cesseront d'alimenter la réputation de la Russie d'être l'une des fédérations les plus complexes du monde.

 



05/06/2007
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