Quand les salariés pourvoient au carences de l'Etat... et se défendent seuls

En Finlande, les syndicats font la chasse aux illégaux

LE MONDE | 07.12.05 | 15h41  •  Mis à jour le 07.12.05 | 15h41

Helsinki, Tallinn, envoyé spécial

 

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Dix hommes sous les verrous, pour la plupart finlandais ; au moins 20 millions d'euros de commissions occultes ou de fausses factures impliquant des entreprises finlandaises et estoniennes ; des centaines d'ouvriers illégaux, en provenance des pays baltes et de Pologne, repérés sur des chantiers de la région d'Helsinki : c'est la plus grosse affaire de travail au noir de ces dernières années en Finlande.

 

 

Un "joli coup", réussi par l'équipe du commissaire Markku Ranta-Aho, patron d'un groupe créé il y a deux ans et qui compte dix-sept inspecteurs de la police criminelle spécialisés dans la lutte contre le travail illégal des étrangers. Ils peuvent compter sur des alliés aussi inattendus que discrets : une poignée de syndicalistes de la Fédération finlandaise des ouvriers du bâtiment, qui écument les chantiers et renseignent les policiers.

Cette coopération fondée sur la confiance n'est inscrite nulle part, elle est même ignorée du public finlandais. "Nous avons un très bon système d'information interne, qui fait que l'on est rapidement au courant quand il y a des travailleurs étrangers", explique Matti Harjuniemi, président du syndicat des ouvriers de la construction qui compte 80 000 adhérents, soit 72 % des salariés de cette branche. "Il y a un manque de main-d'oeuvre dans notre secteur, mais nous voulons que les ouvriers étrangers travaillent aux mêmes conditions que les Finlandais", précise-t-il.

Délégué du syndicat, Esko Auvinen travaille depuis cinq ans à surveiller les chantiers finlandais afin de traquer les compagnies qui exploitent indûment les ouvriers, notamment étrangers, ou les travailleurs illégaux. La plupart des étrangers viennent d'Estonie, séparée de trois heures de ferry. Sur les chantiers, Esko Auvinen pose discrètement ses questions. Normalement, il ne dit pas qu'il vient du syndicat. "Avec le va-et-vient des sous-traitants, je peux passer inaperçu." Il lui faut du temps pour mettre les ouvriers en confiance. Il parle russe et s'intéresse à leur type de contrat, à leurs horaires et au salaire, bien sûr. "Quand je constate une infraction, le syndicat ne peut pas intervenir. Mon rôle est de donner des informations à la police", raconte M. Auvinen. La limite qu'il s'impose est de préserver l'identité des ouvriers qui le renseignent. "Pour le reste, je n'ai pas de problème de conscience à collaborer avec la police car les policiers finlandais sont fiables et ont une base éthique très profonde."

PEUR DES MAFIAS

"Cette collaboration n'est pas officielle, admet M. Harjuniemi. Mais si vous voulez vraiment des résultats, il faut collaborer avec les autorités. On peut y voir un problème de principes pour un syndicat de gauche, mais les policiers nous aident à préserver notre Etat-providence". "La raison principale de cette coopération tient à la peur qu'il y avait, avant l'élargissement de l'UE, que les mafias estoniennes et russes n'envahissent le marché finlandais", explique Jari Hellsten, ancien juriste de SAK, la Confédération des syndicats finlandais. Quand il ne s'agit pas de fraude avérée, les syndicats tentent d'imposer les accords collectifs en faisant le blocus du chantier. Depuis deux ans, plus de 70 actions de ce type ont été menées, la plupart contre des compagnies estoniennes. "Mais si nous savons que la police enquête sur un chantier, nous n'en faisons pas le blocus pour les laisser travailler", précise M. Auvinen.

Des milliers d'ouvriers estoniens font le voyage de Finlande, recrutés par des agences de travail temporaires qui ont fleuri depuis deux ans à Tallinn. Il en existe entre 120 et 200 selon les sources. "Un certain nombre de ces sociétés sont gérées par des criminels finlandais qui après avoir été condamnés en Finlande n'ont plus le droit de monter une entreprise dans le pays, explique le commissaire Markku Ranta-Aho. Ils partent s'installer en Estonie et gèrent leurs affaires depuis là-bas." Les journaux estoniens publient tous les jours de petites annonces de recrutement pour des chantiers à l'étranger. "Beaucoup de ces compagnies estoniennes ne payent ni impôts ni charges, et elles retiennent 18 % du salaire de l'ouvrier comme une sorte de cotisation qui va dans leur poche. Parfois, elles font même payer un espèce de droit d'entrée de 5 000 couronnes (320 euros) pour être inscrit dans leur agence", note Harri Alhainen, officier de liaison de la police finlandaise à Tallinn.

En décembre 2002, la Confédération des syndicats finlandais a ouvert un centre d'information à Tallinn pour informer les Estoniens sur les conditions de salaire et d'emploi en Finlande. Mais Jarkko Tainio, directeur d'une agence de location de main-d'oeuvre à Tallinn, estime que "70 % des ouvriers estoniens en Finlande sont payés au noir". "Parfois, les entreprises payent sur le papier un salaire honnête, mais elles se font rétrocéder une part du salaire par l'ouvrier, jusqu'à 500 euros par mois, pour qu'il ait accès aux chantiers", raconte un Finlandais ancien intermédiaire de ce type d'affaires, aujourd'hui poursuivi par la justice. Pour lui, la peur de la mafia était un leurre. "Ce sont des entreprises normales qui se livrent à ces trafics."

Olivier Truc

 

 



07/06/2007
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