Liborgate : quand les banques trichent encore et toujours

 

 

Comprendre le Liborgate

 

 

 

 

 

Paul Jorion* a travaillé de 1998 à 2007 dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il livre sa vision du « Liborgate » qui éclabousse les banques britanniques.

Le Point.fr : Qu’est-ce que le taux « Libor » et à quoi sert-il ?

Paul Jorion : C’est le taux auquel les banques se prêtent entre elles. Chaque établissement déclare les taux qu’exigent les concurrents pour prêter à trois mois, à six mois, à un an. C’est un taux qui est ensuite essentiellement utilisé pour définir les taux des prêts (à la consommation, au logement), surtout lorsqu’ils sont variables.

Comment les banques britanniques ont-elles manipulé le Libor ?

Dans la période 2004-2007, les banques ont un peu triché dans leurs déclarations, soit à la hausse, soit à la baisse. Mais elles ont triché dans des limites modestes, c’est-à-dire d’un point de base à un point et demi de base, soit un centième de pour cent. Comme une banque seulement trichait parmi un panel de 16, qui sert à établir le Libor, l’impact était extrêmement modeste, sauf en cas d’entente entre elles, bien sûr.

Pourquoi les banques ont-elles cherché à manipuler ce taux Libor, alors ?

Pendant la période de 2004 à 2007, dont je viens de parler, il s’agit d’initiatives individuelles de traders dans les banques. Ils appellent un copain dans le service qui déclare le taux et lui demandent une petite baisse ou une petite hausse, qui va arranger leurs positions de marchés.

Pendant une seconde période, de 2007 à 2009, le mécanisme était tout à fait différent. Les hommes politiques appelaient les dirigeants de la banque centrale, la Banque d’Angleterre, pour leur dire de faire baisser massivement le Libor et sauver le système financier. Ces derniers appelaient à leur tour les dirigeants des banques pour faire baisser les taux. Mais, cette fois, la baisse atteignait de 20 à 30 points de base, c’est-à-dire 20 à 30 fois plus que les manipulations de la période précédente ! Cela s’explique, car le taux demandé à une banque est une information sensible : il comprend une prime de risque – la part prédominante de ce taux en cas de crise -, qui reflète le degré de confiance des autres banques en sa capacité de remboursement et de versement des intérêts. Plus le risque de non-remboursement est important, plus le taux réclamé augmente.

Le scandale du Libor a donc servi à prévenir une faillite du système financier mondial ?

Tout à fait. Quand un banquier comme le directeur des opérations Jerry del Missier est interrogé sur son manque de réaction face à des ordres de manipulations des taux, il répond que c’était une décision raisonnable puisqu’elle permettait de sauver le système…

Pourquoi cette affaire suscite-t-elle aujourd’hui autant d’indignation ?

Tout d’abord, ce scandale est relativement ancien puisque la dernière manipulation remonte à 2009. La raison pour laquelle cela a déclenché un scandale aujourd’hui, c’est l’état de l’opinion publique britannique. Il y a trois ou quatre semaines, elle apprend la condamnation d’une première banque, la Barclays, à quelque 365 millions d’euros d’amende (non pas que les autres soient innocentes, mais parce que le processus se fait une banque à la fois). Cette annonce intervient dans un contexte où l’opinion est extrêmement remontée contre la classe dirigeante. Elle surréagit. Le président de la banque centrale d’Angleterre et le président de la Financial Services Autority ont d’ailleurs avoué avoir été étonnés par l’ampleur de l’indignation. C’est aussi parce qu’elle intervient dans le sillage de l’affaire Murdoch. L’opinion a découvert en juillet dernier que Rupert Murdoch avait pris un ascendant sur les affaires d’une manière extraordinaire, avec 4 000 téléphones portables piratés ! Par ailleurs, on peut trouver tous les jours des informations défavorables à l’establishment financier, comme le scandale de blanchiment d’argent par HSBC. L’indignation, voire l’écœurement, a atteint un tel niveau que toutes les nouvelles qui occupaient auparavant la 17e page des journaux apparaissent maintenant en une.

Comment les banques ont-elles pu en arriver à un tel sentiment d’impunité ?

D’abord à cause du mouvement de déréglementation et la suppression, aux États-Unis, du Glass-Steagall Act (loi de séparation des banques de marché et de dépôts, NDLR) en 1999. Les administrations américaines ont ensuite été extrêmement favorables aux milieux des affaires et les fonds des services de surveillance ont été coupés. Il y a eu aussi la dépénalisation des crimes financiers. C’était un des grands projets de monsieur Sarkozy en particulier.

La séparation des banques de marché et des banques qui collectent les dépôts des épargnants est-elle une solution ?

Pour moi, le problème n’est pas de séparer l’activité de spéculation des banques de l’activité classique d’intermédiation. Il faut interdire purement et simplement la spéculation. Le fait d’interdire aux banques d’utiliser l’argent de leurs déposants sur les marchés ne sera qu’un frein à la spéculation, elles emprunteront l’argent ailleurs. Il ne faut pas se contenter de spécialiser certaines banques dans la spéculation, cela n’a aucun sens économique. La spéculation ne joue aucun rôle économique. Elle était interdite en France jusqu’en 1885. Il existe trois articles dans le Code pénal et le Code civil qui interdisent la spéculation. Il suffit de revenir sur leur abrogation.

* Auteur de Misère de la pensée économique, à paraître chez Fayard le 3 octobre.



25/07/2012
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 7 autres membres