la dette à 2000 milliards d'euros

Dette, pédagogie et mensonges, par Eric Le Boucher

LE MONDE | 03.12.05 | 15h11  •  Mis à jour le 03.12.05 | 15h11

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Il y a six mois, Thierry Breton, ministre des finances, estimait que la France accumulait des déficits et vivait "au-dessus de ses moyens" depuis vingt-cinq ans. Il y a deux mois, Thierry Breton présentait devant les élus un budget 2006 avec des impôts records, des dépenses records et un déficit record de 46,8 milliards d'euros qui aggravera d'autant la dette publique record. Il y a six jours, mercredi, Thierry Breton déclarait au journal La Tribune que la dette publique française ne se montait pas à 1 167 milliards d'euros mais à 2 000 milliards et que ce gouffre "était le résultat de nos lâchetés collectives".

La question est : à qui renvoie l'adjectif possessif pluriel "nos" ? Au ministre des finances qui présente un budget contraire à ce qu'il prône ? A Dominique de Villepin, qui annonce des plans d'urgence toutes les cinq minutes alors qu'il n'a plus le moindre sou ? A Jacques Chirac, incorrigible dépensier depuis trente-cinq ans de vie publique ? Que nenni ! Les coupables sont les Français, selon M. Breton. Ces imbéciles de Français "entendent parler de la dette mais ne comprennent pas ses conséquences concrètes". Ils "ont l'impression qu'elle ne pèse pas". Et le ministre de dire qu'il est de son noble devoir de les "rappeler à la raison" et d'engager "une pédagogie" auprès des ignorants que nous sommes pour que, enfin, on se rentre bien dans le crâne que cette dette "est notre affaire à tous ".

Rappelons quelques faits et chiffres. Le dernier budget voté en excédent en France remonte à 1975. Gouvernements de droite comme gouvernements de gauche, la France aligne trente et un ans de déficits successifs. Le choix est toujours celui de privilégier les dépenses. Et quand le pouvoir décide d'abaisser des impôts, c'est à crédit, en creusant encore le déficit. Du coup, en trois décennies, la dette publique qui ne représentait que 20 % du PIB en 1980 a doublé en pourcentage de PIB et triplé en valeur. L'Etat a absorbé 40 % de l'épargne nationale. Une hausse historique en temps de paix et unique en Europe (voir le graphique).

Avant l'euro, la France eût été rappelée à l'ordre par des attaques contre le franc. Il eut fallu dévaluer et imposer, haïssable consigne, la rigueur. Depuis la monnaie unique, le vice budgétaire reste impuni, la France n'étant pas seule à s'y complaire, il est vrai. La dette gonfle brutalement quand la croissance tombe en 1993 puis encore depuis 2002. Les Français se retrouvent avec plus de 1 100 milliards de dettes quand le niveau de prélèvements (44 % du PIB) est resté l'un des plus lourds d'Europe, quand les gouvernements ont privatisé à tout va et quand le budget a reçu des "soultes" de France Télécom et d'EDF en échange de payer, demain, les retraites de leurs salariés (c'est ce qui porte la vraie dette à 2 000 milliards d'euros, selon M. Breton).

Ce gros Etat a-t-il au moins obtenu les fruits de ses dépenses ? Le déficit sert, en bonne logique keynésienne, à relancer la croissance quand celle-ci trébuche. Mais plus rien de tel. Faute de munitions, l'Etat a renoncé à cette ambition du réglage fin (fine tuning) de la conjoncture en 1982-1983, raconte Alexandre Siné, agrégé d'économie (L'Ordre budgétaire, à paraître en janvier chez Economica). Car l'autre grande caractéristique de la période est la fossilisation des dépenses. Il ne reste plus que 8 % des crédits pour l'investissement, la préparation de l'avenir. Les choix passés, le service de la dette et les salaires des agents ont pompé progressivement l'essentiel des crédits et les gouvernements se sont privés de marge de manoeuvre. De gauche comme de droite, ils sont condamnés à l'impuissance et à la gesticulation. La politique devient faux-semblant : Jean-Pierre Raffarin coupe les crédits des associations de quartier, Dominique de Villepin les rétablit, etc. L'Etat a tué le service public.

Comme la France ne peut ni répudier sa dette, comme l'Argentine, ni retomber dans l'inflation — Jean-Claude Trichet l'interdirait —, ni sortir de l'euro — paupérisation garantie ! —, il ne reste pour s'en sortir que vendre les actifs non stratégiques, augmenter la croissance et abaisser les dépenses, a expliqué Thierry Breton. Mais l'examen du détail n'est pas réjouissant.

Les bijoux de famille qu'il reste ne valent pas plus que 200 milliards d'euros, de quoi faire vivre quelques gouvernements mais pas de quoi régler la dette. Mauvaise piste. Augmenter la croissance ? C'est un rêve qui devrait rester rêve, hélas ! On voit le chemin (immense effort de recherche-développement, réformes structurelles hardies, politique courageuse de gains de productivité, immigration...), mais on ne voit pas, pour l'instant, l'homme ou la femme politique français qui osera s'y lancer.

Reste au bout du compte à augmenter les impôts et/ou à abaisser les dépenses. Solution choisie par Angela Merkel pour l'Allemagne qui va rehausser de 3 points la TVA. Comme certains impôts (sur les sociétés ou sur le capital) font l'objet d'une concurrence nouvelle parmi les Vingt-Cinq, la France aura plus de mal dans cette voie étroite.

D'où l'indispensable, l'urgente réforme de l'Etat. Soit, choix libéral, en diminuant son périmètre, limitant donc les services rendus aux usagers. Soit en diminuant le nombre de fonctionnaires et exigeant plus d'eux. C'est le vrai choix social-démocrate n'en déplaise aux syndicats. Courageux, le gouvernement auquel appartient M. Breton a, lui, renoncé à choisir, préférant augmenter la dette.

ÉRIC LE BOUCHER

Article paru dans l'édition du 04.12.05

 

 

La dette à 2000 milliards d’euro



07/06/2007
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