L'Europe écartelée entre Méditerranée et Europe de l'Est

 L'Europe écartelée entre Méditerranée et Europe de l'Est

L'ANALYSE DE    JACQUES HUBERT-RODIER

Où s'arrête l'Europe ? Qui sont ses voisins ? Ces questions hantent désormais les débats sur une Union européenne qui depuis sa création n'a cessé de s'élargir passant de 6 pays, à 15, puis à 25 et demain à 27 ou 28. Avec ces frontières mouvantes, les voisins ne cessent de reculer de plus en plus vers l'est du continent, donnant une impression aux pays du sud du bassin méditerranéen d'être les laissés-pour-compte de cette expansion. Parmi les 10 derniers entrants en mai 2004, huit appartenaient à l'ancien bloc de l'Est (Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie et Slovénie) et deux au Sud - les îles de Chypre et de Malte.

Or l'échec du projet de Constitution européenne doit être aussi compris comme un avertissement : l'opinion publique ne souhaite pas que cet élargissement se poursuive sans fin. « L'Europe sans frontières » que certains dénoncent était « l'un des sujets implicites du référendum », écrivait récemment dans le quotidien « Libération » l'ancien ministre socialiste Henri Nallet en se disant surpris de « voir la Commission pousser les feux aux négociations avec la Croatie, la Macédoine et l'Albanie ». Un ancien ministre européen des Affaires étrangères proposait même récemment la suppression du poste de commissaire à l'élargissement. Cette percée à l'Est a non seulement inquiété les opinions publiques françaises ou néerlandaises mais aussi les pays du sud du bassin méditerranéen. « Ce fort tropisme vers l'Est a été contrecarré par la détermination franco-espagnole », affirmait dans un entretien avec la revue « Politique étrangère » Miguel Angel Moratinos, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement Zapatero.

Certes ! Mais le processus de Barcelone, lancé il y a maintenant dix ans par la France et l'Espagne, est très loin d'avoir tenu sa promesse. Le sommet de Barcelone, fin novembre, entre les pays de l'Union et les 10 membres du partenariat euro-méditerranéen (Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Israël, Jordanie, Liban, Syrie, Turquie ainsi qu'Autorité palestinienne) a été au pire un échec, au mieux une occasion manquée. Les dirigeants européens ont bien tenté de mettre en avant quelques réussites comme l'adoption d'un code de conduite contre le terrorisme ou des engagements visant à mieux contrôler l'immigration clandestine. Mais la plupart des dirigeants arabes ne se sont même pas rendus en Catalogne. Cette réunion a laissé un sentiment d'amertume dans les pays arabes. Une sorte de trahison du « Nord ». L'une des inquiétudes est de voir les fonds européens se détourner vers l'Est européen.

A Barcelone, le président Chirac a souhaité que le Sud obtienne environ 60 % des fonds du nouvel instrument financier de « voisinage » qui doit être créé à la suite de la fusion du programme d'aide à la Méditerranée (Meda), et de celui pour les pays de l'ex-Union soviétique (Tacis). En pleine négociation sur le budget européen et les perspectives financières de l'Union pour 2007-2013, rien n'est gagné sur cette clef de répartition. Le commissaire européen Benita Ferrero-Waldner, en redoutant une baisse des financements pour les « voisins », affirmait vendredi dernier que l'« on n'en est pas encore à fixer une répartition des fonds ». Car les pays du nord et de l'est de l'Europe ont tout intérêt à voir leurs voisins, Ukrainien, Biélorusse ou autres, se développer économiquement et se stabiliser politiquement. Les pays Baltes, l'Allemagne ont moins intérêt, que la France, l'Italie ou l'Espagne à s'investir dans le processus de Barcelone, reconnaît un diplomate. Dix ans après son lancement, il faut bien constater que le fossé entre les deux rives de la Méditerranée n'a cessé, sur le plan économique, de se creuser.

Commercialement, l'objectif de créer d'ici à 2010 une zone de libre-échange Euro-med semble difficile à atteindre. Politiquement, les choses sont encore plus compliquées. Si l'Ukraine ou la Géorgie se sont lancées dans des changements de cap politique, les pays du sud de la Méditerranée sont loin de s'être réellement démocratisés. De plus, ces derniers ont du mal à accepter que l'aide financière soit liée au processus de réformes. « Qu'ils gardent leurs euros car nous voulons des réformes dans un cadre de souveraineté », a lancé à Barcelone le ministre algérien Abdelaziz Belkhadem. L'Europe est d'autant plus mal placée qu'elle « souffre certainement d'un handicap essentiel dans son ambition de promotion démocratique : la crise interne qu'elle traverse en fait un piètre champion », notait Azzam Mahjoub, professeur à l'université de Tunis, dans « Politique étrangère ».

Et cela au moment même où les Etats-Unis veulent promouvoir leur propre vision de la démocratisation à travers leur initiative de « Broader Middle Est and North Africa » (B-Mena) qui a succédé au projet de « Grand Moyen-Orient ». Les Français notamment estiment que ce projet et le processus Euromed « se distinguent car ils ne reposent pas sur la même philosophie ». Le premier, affirme un diplomate, tend à « imposer » la démocratisation, l'autre inclut les dix pays. Mais cet argument s'estompe. Un haut responsable du département d'Etat américain affirmait récemment que les deux initiatives se complètent : « Quelles contradictions entre les objectifs de parvenir à une plus grande prospérité et à une démocratisation des pays de la région ? ». Tous les pays de la Ligue arabe ont participé au Forum de l'avenir début novembre à Bahreïn, centré sur l'initiative américaine. Certes, comme le sommet de Barcelone, la réunion de Bahreïn a été un demi-échec. Non seulement les pays arabes sont réticents au rôle donné aux organisations non gouvernementales, mais les Européens, à l'exception des Britanniques, sont peu désireux de voir les Etats-Unis s'imposer dans la région. Reste que l'absence de clarté des Européens joue en leur défaveur, non seulement sur la rive sud de la Méditerranée, mais aussi à la frontière orientale. L'Ukraine attendait certainement plus après la révolution orange de 2004. Il est vrai que la politique de voisinage menée dans un monde aux frontières non fixées est souvent perçue à l'Est comme un cheval de Troie pour rentrer dans l'Union. Les déceptions risquent d'être d'autant plus fortes que les espoirs ont été élevés. L'Europe ne pourra pas faire l'économie d'une clarification. Mais il faudra vraisemblablement attendre qu'elle règle d'abord sa « crise interne » pour pouvoir se lancer dans cet exercice. Ce qui prendra du temps.

JACQUES HUBERT-RODIER est éditorialiste de politique internationale aux « Echos ». jhubertrodier@lesechos.fr



07/06/2007
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