L'Allemagne et la Chine, concurrentes et complices

 

Au fur et à mesure que ses voisins européens se désindustrialisent, Berlin se tourne vers Pékin. La France n'est plus son premier fournisseur. 

 

L'Allemagne et la Chine, concurrentes et complices


«Une carte n'est pas le territoire», selon la formule célèbre d'Alfred Korzybski, l'inventeur de la sémantique générale (1879-1950). Lequel a inspiré Michel Houellebecq pour le titre et le thème de son nouveau roman. La réalité est en effet toujours plus riche que ses représentations, (exemple: le mot «chien» ne mord pas). Et pourtant il n'est rien de plus utile pour un voyageur lorsque le territoire visité correspond peu ou prou à la carte Michelin qu'il a en main. Les touristes européens contraints par la faiblesse de l'euro à parcourir leur magnifique continent cet été en ont eu la confirmation de visu: les paysages expriment parfaitement les forces économiques nationales.


Prenons le TGV Est Paris-Francfort. Jusqu'à «Lorraine TGV», la fantomatique gare SNCF en rase campagne, on voit beaucoup de paysages inhabités, quelques friches industrielles et d'immenses zones commerciales qui défigurent l'entrée de nos villes. Passé la frontière, la population se fait plus ­dense, le moindre village possède son usine, aux formes cubiques toutes blanches, que l'on croirait dessinée par l'architecte Walter Gropius, le chef de file du Bauhaus. La France urbaine est dominée par ses ­hangars commerciaux criards, construits de façon anarchique à la périphérie, quand l'Allemagne maintient une production manufacturière au centre de ses bourgs.


Regardons maintenant la carte, autrement dit les statistiques économiques. Dans l'Hexagone, les activités commerciales font jeu égal avec l'industrie comme nous l'apprend l'Insee dans ses «Comptes de la nation» de 2009. La contribution du commerce à la «richesse nationale» s'est élevée à 172,3 milliards d'euros, quand la valeur ajoutée dégagée par les secteurs de l'industrie manufacturière (hors énergie) atteignait à peine 182,2 milliards d'euros. Soit respectivement 10,1 % et 10,6% du produit intérieur brut (PIB). Les Français gagnent désormais autant d'argent en distribuant des produits qu'en en fabriquant. Une première depuis la révolution industrielle.


Rien de tel outre-Rhin. Selon l'institut fédéral des statistiques Destatis, le commerce occupe certes une place du même ordre (10 à 11% du PIB). En revanche, l'industrie pèse deux fois plus lourd et contribue à 22,2% du PIB. Par ailleurs, les services, publics ou privés, restent beaucoup moins développés que dans l'Hexagone, tout comme d'ailleurs l'agriculture (près de 2 % du PIB chez nous et 1% chez eux).

 

Les structures des deux plus grandes économies de la zone euro n'ont jamais été aussi divergentes en dépit de leur monnaie commune. Anne-Marie Idrac, la secrétaire d'État au Commerce extérieur, se félicite que les entreprises françaises «exportent un milliard d'euros par jour» mais le «made in Germany» se déverse sur le monde au rythme de 2,5 milliards.


Or il y a fort à craindre que cette divergence s'exacerbe plutôt qu'elle ne s'édulcore au fur et à mesure que l'Allemagne intensifie ses relations avec la Chine. «Au moment où la conjoncture américaine s'affaiblit et où l'Europe s'engage dans des plans de rigueur budgétaire, le choix est simple pour (nos) multinationales comme pour les entreprises moyennes: la Chine ou la mort», écrivait la semaine dernière l'hebdomadaire Der Spiegel dans une enquête enthousiaste sur les deux plus grandes puissances commerciales de la planète, à la fois rivales et complémentaires.

 

Au premier semestre 2010, les exportations de produits allemands en Chine ont bondi de 56%, atteignant 25,2 milliards d'euros (à comparer aux 5,5 milliards d'euros pour le «made in France »).


Et dans l'autre sens, la Chine est devenue depuis l'an dernier le deuxième fournisseur de l'Allemagne (derrière les Pays-Bas), devançant la France.

La relation sino-germanique apparaît sans équivalent: «La Chine représente en quelque sorte l'établi du monde et les Allemands livrent les outils», selon la formule des chercheurs de l'Ifri, faisant ainsi allusion à l'incomparable gamme des biens d'équipements professionnels «made in Germany» qui en font le partenaire idéal. La seule crainte de Berlin est de voir sa technologie pillée, ce qui a amené Angela Merkel à faire de la protection intellectuelle sa priorité absolue lors de sa quatrième visite à Pékin en juillet dernier, comme chancelière.

Le «partenariat stratégique» avec la Chine, selon son expression, risque-t-il de se faire aux dépens de ses voisins de la zone euro? « Depuis 1990, la France a déjà vu ses parts de marché dans les importations allemandes passer de 12,3% à 8,1%, alors que celles de la Pologne, de la République tchèque, de la Slovaquie et de la Hongrie réunies augmentaient de 2,6% à 9,2%», observe Gilles Moec, économiste à la Deutsche Bank.

Paradoxalement, jamais l'Allemagne n'avait aussi peu acheté à ses partenaires d'Europe occidentale que depuis la mise en place de l'euro au 1er janvier 1999 (seulement 42% de ses importations totales en provenance de l'Euroland au premier semestre 2010, selon Destatis). L'Europe du Sud, y compris la France, aurait donc grand tort d'exagérer le rôle de locomo­tive de l'économie allemande, avertit la Bundesbank dans son dernier bulletin. La carte économique de l'Europe change à grande vitesse et son territoire devient de moins en moins protecteur pour ses habitants.

 

 

 

 

 

 

 



05/09/2010
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