Goldman Sachs préconise de baisser les salaires des Français de 30%

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Les Français méritent-ils leurs salaires ?

Interviewé par le Huffington Post, Huw Pill, économiste en chef de la banque d’affaires américaine Goldman Sachs, préconise de baisser les salaires des Français de 30% pour enrayer la crise. Faut-il prendre cette proposition polémique au sérieux ?

Ingrats ?

Publié le 4 février 2013

 

"Si la France ne fait pas de réformes de structure, elle ne s’en sortira pas." Crédit Reuters

Atlantico : Interrogé par le Huffington Post, Huw Pill, économiste en chef de la banque d’affaire américaine Goldman Sachs, préconise d'amputer les salaires des Français de 30% pour enrayer la crise. Faut-il prendre cette proposition polémique au sérieux ?

Nicolas Bouzou : Cette proposition est à prendre au sérieux dans la mesure où elle relève d’une analyse économique précise. Mais cela reste évidemment une provocation : cette mesure est impossible à mettre en œuvre, l’Etat ne peut pas baisser les salaires en France, ce sont les entreprises qui décident du niveau des salaires et aucune politique économique ne peut en décider.

Si la France ne fait pas de réformes de structure, elle ne s’en sortira pas. La seule façon de redevenir compétitif est de baisser le coût du travail, et de le baisser d’environ 30%. En cela, Huw Pill a raison. Il a mis l’accent sur un véritable sujet, celui des réformes et du coût du travail, bien qu’il soit impossible de baisser le coût du travail de 30% d’un coup.

Cependant, je pense qu’il faut baisser le coût du travail. Il faut faire deux choses en parallèle : à la fois une réforme structurelle, une réforme de l’Etat, une réforme du marché du travail, mais aussi baisser le coût du travail, c’est-à-dire baisser les cotisations patronales, les transférer vers d’autres types d’impôts.

Gérard Thoris : Cette proposition n’a rien de polémique. Elle est simplement un constat. Ce constat est connu de Pierre Moscovici qui, le 16 juillet dernier, confiait au Monde : "Il y a dix ans, nous avions un avantage en matière de coût du travail sur l’Allemagne. Nous l’avons perdu, mais le coût du travail en France n’est pas supérieur de manière significative à celui que l’on trouve outre-Rhin ». Comme toujours les statistiques peuvent être présentées de manière ambiguë et les hommes politiques peuvent se servir de cette ambiguïté pour tirer les conclusions qui les arrangent. Si donc on s’en tient à l’économie ouverte et, dans l’économie ouverte, à l’industrie, il faut suivre l’évolution des coûts horaires dans l’industrie. Sous cet angle, Pierre Moscovici a raison. En 1999, le coût horaire, charges sociales comprises, est de 26,30€ en Allemagne et de 23,86€ en France. En 2011, la France est plus chère, avec 35,31€ contre 34,18€ pour l’Allemagne. Reste néanmoins que, pour retrouver le niveau de compétitivité horaire de 1999, il faudrait baisser les salaires français de 12 % ou augmenter les salaires allemands dans la proportion équivalente.

Néanmoins, il s’agit d’une vérité partielle et, typiquement, partiale. Pendant ces douze années, la productivité a évolué plus rapidement en Allemagne qu’en France. La concurrence porte donc sur les coûts salariaux unitaires, c‘est-à-dire les cous horaires corrigés de la productivité. Dans ce cas, la correction salariale française doit être de 22 %. Cette correction est, en régime de changes fixes, l’équivalent d’une dévaluation. On sait que, pour qu’une dévaluation soit réussie, il vaut mieux qu’elle soit plus importante que de besoin. Le taux de déflation des salaries de 30 % n’est donc pas invraisemblable.

 

Cela revient-il à dire que les Français ne méritent pas leurs salaires ?

Gérard Thoris : L’évolution du salaire est liée aux progrès de productivité. Mais ces derniers peuvent être distribués en baisse de la durée du travail, en baisse de prix au bénéfice des consommateurs, en hausses des impôts au bénéfice des citoyens. Simplement, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, une baisse de la durée du travail et une hausse des salaires. En économie décentralisée, l’unique mérite du salarié, c’est de rendre service aux autres en leur offrant les biens et services qu’ils désirent à un prix auquel ils peuvent accéder. Les concurrents peuvent avoir tort sur le papier, en l’occurrence les syndicats allemands peuvent avoir tort de ne pas négocier de hausses de salaires plus importantes ; à l’arrivée les devis sont plus favorables et ils emportent les commandes.

Nicolas Bouzou : Non, cela revient en revanche à dire que la France vit au-dessus de ses moyens, comme l’avait dit Thierry Breton : c’est très douloureux à entendre mais rigoureusement vrai.

On le voit au niveau macroéconomique : la consommation des ménages est systématiquement supérieure à la croissance du PIB depuis une dizaine d’années, sauf peut-être depuis 2012. Le rythme de la consommation et des dépenses est supérieur à celui de la production, ce qui génère des déséquilibres macroéconomiques de plus en plus importants. Les Français ont donc vécu au-dessus de leurs moyens, et cela devra être corrigé.

 

La France se caractériserait pourtant par une très bonne productivité horaire... Cette affirmation est-elle à nuancer notamment par rapport aux autres pays européens ?

Gérard Thoris : L’évolution de productivité horaire est plus favorable en France (+ 5 % de 1999 à 2011) qu’en Europe du Sud où elle est stable ou en baisse sur la période. Encore faut-il remarquer que la France a d’ores et déjà perdu la partie en matière de robots industriels. Pour 10 000 salariés dans l’industrie, on compte 347 robots en Corée du Sud, 339 au Japon, 261 en Allemagne, 159 en Italie, 135 aux Etats-Unis, 131 en Espagne et 122 en France ! Plus généralement, on vient de voir que la productivité horaire est intégrée dans les coûts salariaux unitaires. Si les coûts salariaux unitaires s’accroissent plus vite en France qu’en Allemagne, c’est d’abord du fait de la hausse des salaires directs et indirects, puis de progrès de productivité moins rapides.

Le problème est-il davantage sectoriel que global ? Une baisse de salaires dans certains secteurs pourrait-elle être salutaire ?  Faut-il également envisager d'allonger la durée du temps de travail ?

 

Gérard Thoris : Jusqu’à présent, on a parlé de salaires horaires. En conséquence, la hausse du temps de travail n’aurait pas d’impact sur l’indicateur de compétitivité, à moins qu’elle se fasse à salaire global constant. En d’autres termes, il s’agit de travailler plus pour gagner la même chose. C’est plus facile à obtenir au niveau microéconomique que macroéconomique pour deux raisons. D’une part, entreprise par entreprise, les écarts macroéconomiques peuvent être fortement atténués. Pour s’en faire une idée, il suffit de regarder l’effort qui est demandé aux salariés de Renault France – même si c’est par rapport à leurs collègues d’Espagne et non d’Allemagne. D’autre part, les termes de l’échange au niveau microéconomique sont très faciles à percevoir : c’est mon emploi contre un effort supplémentaire.

Cependant, cet effort au niveau microéconomique n’est négocié que si l’entreprise est sous pression des prix internationaux. En d’autres termes, il y aurait une injustice sociale à accorder des hausses de salaire, voire à laisser les salaires en l’état dans le secteur protégé, dont l’administration fait partie.

Nicolas Bouzou : Précisons bien qu’il ne s’agirait pas de baisse des salaires mais de baisse du coût du travail. Le coût du travail comprend les salaires nets et les charges patronales. Il est impossible de baisser les salaires au niveau politique : ce sont les entreprises qui le décident. De plus, à niveau de poste équivalent, il est interdit de baisser les salaires. Il faut donc bien parler de coût du travail.

Faut-il faire une distinction par secteur ? En général, les économistes retiennent que le coût du travail peut augmenter sans créer de chômage là où les gains de productivité sont les plus importants, comme dans certains secteurs industriels.

Là où il n’y a pas de gains de productivité en revanche, comme dans les services à la personne, la restauration, la coiffure, il faudrait sans doute baisser le coût du travail. Mais du point de vue de la faisabilité de la politique économique, il est compliqué d’agir par secteurs.

Si l’on opère un transfert de charges patronales vers la TVA ou vers la CSG, il reste plus simple de le faire au niveau global. Cependant, cela est possible pour certains secteurs : j’ai moi-même proposé de le faire pour le transport routier de marchandise, qui est en très très forte concurrence. Je pense tout de même qu’il est préférable de le faire au niveau global.

 

Politiquement et socialement, de telles mesures seraient-elles acceptables ? Quelles méthodes pourraient être employées ?

Nicolas Bouzou : Baisser le coût du travail de 30% est difficile, mais le diminuer en général me semble nécessaire et acceptable politiquement. C’est ce que Nicolas Sarkozy appelait la TVA sociale, et au fond c’est aussi ce que François Hollande a en tête lorsqu’il parle de réforme de la protection sociale. Car derrière l’idée de la réforme de la protection sociale, il y a celle de la réforme de son financement, l’idée de ce que l’on appelle la fiscalisation, qui consiste à transférer les charges patronales vers des impôts comme la CSG et la TVA. François Hollande souhaite le faire par la négociation avec les partenaires sociaux, ce qui me semble être une très bonne méthode. Il s’agirait de négocier la baisse du coût du travail un peu comme on a fait la réforme du marché du travail, par la négociation, en prenant du temps car le jeu en vaut la chandelle.

Les personnes qui disent que ce n’est pas acceptable politiquement ont peur de leur ombre : si l’on ne peut pas faire cela, je vois mal ce que l’on peut faire.

Gérard Thoris : Jamais rien n’est acceptable tant qu’on n’a pas expliqué pourquoi il faut le faire et comment les efforts seront partagés. L’idéal est que cet effort se fasse sur les salaires directs car cela évite de se poser la question du financement de la sécurité sociale. Comme une telle baisse ne peut en aucune façon être imposée à l’ensemble de l’économie, la préférence française pour l’interventionnisme politique s’est manifestée sous deux formes. D’abord un transfert massif des cotisations sociales sur la TVA ; plus récemment, la construction d’une usine à gaz sous le terme de Crédit d’impôt en faveur de la compétitivité et de l’emploi. Comme le Gouvernement veut utiliser cet instrument pour s’immiscer dans la gestion des entreprises, on peut craindre un effet pervers fondé sur l’argument : "vous bénéficiez d’un crédit d’impôt et, en plus, vous voulez baisser les salaires". Pourtant, si l’argent est utilisé pour investir dans des machines nouvelles et que la rentabilité de ces machines exige les mêmes salaires qu’en Allemagne, il n’y aurait rien à redire !

 

En Grèce ou en Espagne, la baisse des salaires a conduit à la récession. Les mêmes mesures pourraient-elles conduire aux mêmes effets en France ?

Gérard Thoris : Il est évident que la baisse des salaires est un frein à la consommation et pénalise la croissance. Il faut d’abord faire remarquer que la baisse du temps de travail a entraîné, elle aussi, un ralentissement de la consommation, du simple fait qu’elle a été souvent compensée par une moindre augmentation des salaires non dirigés (au-delà du SMIC). D’autre part, l’absence de baisse des salaires se traduira par des pertes d’emploi qui risquent d’accroître le chômage structurel. Finalement, les Français sont bien plus clairvoyants qu’on ne le croît ou qu’on les représente. Ils savent que l’on est dans une impasse. Ils demandent seulement que des gens compétents et courageux leur offrent une porte de sortie et leur disent le coût effectif à payer. Une fois sur le chemin, ils se retroussent les manches. Ce n’est pas la première fois que la solidarité nationale se soude dans l’épreuve !

Nicolas Bouzou : La situation est un peu différente. La Grèce, le Portugal et l’Espagne ont subi une baisse des salaires cette fois, directement, et surtout une explosion du chômage. En Espagne, le taux de chômage a doublé en trois ou quatre ans. Cela a bien sur diminué les coûts des entreprises. Car les licenciements permettent aux entreprises de diminuer leurs coûts de revient et donc de diminuer leurs prix. C’est terrible à dire, mais d’une certaine façon cette méthode a été efficace, mais avec un coût social colossal.

Pour l’instant, ce n’est pas le sujet en France. Cela le deviendra si l’on ne fait rien Si nous ne sommes pas capables de mettre en place des politiques raisonnées de baisse de coût du travail, il se passera ce qui s’est passé en Espagne : un besoin de rehaussement brutal de la compétitivité, qui ne se fera pas par une hausse des charges ou des salaires nets, mais par une explosion du chômage.

Davantage que la récession, c’est donc une explosion du chômage qu’il faut craindre. Cependant, les deux aspects sont liés : l’explosion du chômage entraine une diminution de la demande intérieure, et donc l’arrêt de la croissance.


 

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06/02/2013
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