Deux euros pour deux Europes ?

La solution des deux euros

[ 08/04/10  ] Les échos

CHRISTIAN SAINT-ETIENNE EST PROFESSEUR AU CONSERVATOIRE NATIONAL DES ARTS-ET-MÉTIERS, MEMBRE DU CONSEIL D'ANALYSE ÉCONOMIQUE.

Madame Merkel a déclaré le 17 mars 2010 devant le Parlement allemand qu'elle était favorable à l'exclusion d'un pays de la zone euro « si les conditions [budgétaires] ne sont pas remplies de façon répétée sur le long terme ».

L'Allemagne a parlé. Les masques sont tombés. Les illusions françaises sont mortes. Pour réussir l'euro, il eût fallu rejeter toute clause d'« opting out », forçant les pays à choisir entre être dans l'Union ou dehors. Il fallait aussi mettre en place un gouvernement économique de la zone euro, non pas au sens de M me Merkel, c'est-à-dire une version plus dure du Pacte de stabilité et de croissance, mais jeter les bases d'une conduite optimale du « policy mix » européen, c'est-à-dire la mise en cohérence des politiques monétaire, budgétaire et de change, ce qui aurait dû être la mission d'un véritable Eurogroupe. Il fallait aussi un fédéralisme fiscal, c'est-à-dire un mécanisme de transfert automatique de ressources entre les Etats faibles et forts de l'Union par l'intermédiaire d'un budget fédéral important. Il fallait encore bannir la concurrence fiscale et sociale qui est le seul véritable moteur de cette Union. Une Union qui est aujourd'hui intrinsèquement antipolitique, car fondée sur la concurrence par les normes et la sélection des meilleurs et l'exclusion des faibles.

Madame Merkel vient donc de dire que cette route est fermée. A tout le moins, en l'absence des conditions précédentes, fallait-il éviter que les pays membres mènent des politiques macroéconomiques contraires à l'intérêt commun. Car la politique allemande est, depuis dix ans, non coopérative en privilégiant une désinflation salariale qui, non seulement lui permet d'exporter plus vers les autres pays membres de l'Union, ce que recouvre la notion, mais interdit aux autres d'exporter en Allemagne en l'absence de hausse de la demande intérieure dans ce pays, ce qui est suicidaire pour l'Union mais aussi pour l'Allemagne.

Dernière illusion, L'Union européenne devait être inclusive, c'est-à-dire favoriser une convergence des performances économiques et sociales des pays membres. Or, la réalité est inverse. Ainsi, l'euro n'est plus un commencement politique mais une fin économique, voire comptable, avec syndic de faillite à l'affût. Que peut-on imaginer ? Si la zone euro explose en seize parties, avec un retour aux dévaluations compétitives, c'est toute la construction européenne qui est en risque. Mais rester en l'état ne peut qu'accentuer les divergences et les rancoeurs. En réalité, il y a deux zones euro. L'une qui est centrée sur la production et l'exportation, avec des excédents de balance courante élevés, constituée de l'Allemagne, des Pays-Bas, de l'Autriche et, dans une moindre mesure, de la Belgique. L'autre, qui est centrée sur la consommation, avec des déficits significatifs de balance courante comme en France et en Italie, ou considérables comme en Espagne, au Portugal et en Grèce.

Il est donc économiquement justifié d'envisager la partition de la zone euro : l'une centrée sur le premier groupe de pays et l'autre sur le second. Ceci suppose la mise en place d'une deuxième BCE, par exemple à Paris, ce qui ne pose aucun problème technique. Pour simplifier, le premier euro serait un euromark et le second un eurofranc. Les dettes publiques seraient-elles libellées en euromark ou en eurofranc ? Deux solutions sont possibles : soit les Etats de la zone eurofranc paieraient une prime, aux seuls non-résidents détenteurs de la dette publique, toutes les dettes et créances entre résidents étant enregistrées au nominal en eurofranc ; soit toutes les dettes et créances seraient en eurofrancs, puisque l'existence d'un marché de CDS est la preuve que chaque créancier a connaissance de risques différenciés dans la zone.

La seconde difficulté a trait à un éventuel affaiblissement de l'axe franco-allemand : outre qu'il va mal avec un seul euro, il s'améliorerait ensuite, car cet axe permettrait de coordonner les deux zones et deviendrait plus que jamais central dans la construction européenne. Les bénéfices d'une éventuelle dévaluation seraient intégralement utilisés pour réduire fortement les déficits budgétaires dans la zone eurofranc.

Cette solution réaliste ne sera pas mise en place à froid, mais il faut l'avoir en tête quand la crise finale viendra. Car, bientôt, la solution coopérative avec deux euros apparaîtra infiniment préférable à la guerre entre seize euros.


http://www.lesechos.fr/info/france/020462760732-la-solution-des-deux-euros.htm




09/04/2010
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