L’Union pour la Méditérannée
L’UNION POUR LA MÉDITERRANÉE
&
LES NOUVELLES FRONTIÈRES DE
GUERRE DE L’EUROPE
Jean-Michel Vernochet*
Qu’est-ce que l’Union pour la Méditerranée ? Ce n’est en fait que la
nouvelle mouture du projet d’Union euro-méditerranéenne propulsé sur le devant
de la scène diplomatique par le Président Sarkozy aussitôt son arrivée à la
tête de l’État français… Une initiative qui n’avait pas eu l’air de plaire à
la chancelière allemande, Mme Merkel, jusqu’à refroidir pendant plusieurs mois
les relations entre les deux pays. Aujourd’hui, la copie revue et corrigée pour
satisfaire aux exigences allemandes, a été recentrée sur les Vingt-Sept et
non plus sur les seuls riverains membres
de l’UE. La remonté vers le Nord - vers Bruxelles qui pourrait en accueillir la
présidence - du centre de gravité de l’UPM consacre en fait un retour à la case
départ, celle du Processus de Barcelone
initié en 1995 en vu d’un partenariat centré sur les questions de sécurité
entre l’Union européenne et les pays riverains du sud et de l’Est méditerranéen
(1) …
À l’origine, l’UPM, a été une initiative
toute personnelle du Président français inscrite dès ses premiers jours à
l’Élysée en tête des priorités de son mandat à l’instar de l’Eurafrique, celle-ci remisée pour
l’instant dans la pile des dossiers en attente. Une précipitation assez déconcertante compte tenu de la multiplicité
des problèmes épineux auxquels le pouvoir doit faire face en France dans les
circonstances présentes en raison d’une instabilité économique et sociale croissante
dans le contexte d’une conjoncture internationale passablement dégradée à tout
point de vue… Sans parler des besoins pressants de consolidation européenne
proprement dite (sécurité intérieure et extérieure, sécurité énergétique,
sanitaire et alimentaire, etc.), domaine dans lequel tout reste encore à
faire... Pour ne pas parler de l’impasse politique où s’enferrent des
institutions communautaires dont la légitimité se trouve contestée par l’Europe
réelle, à savoir les « citoyens » de l’Union comme le
« Non » irlandais du 12 juin 2008 en apporte une fois de plus la
démonstration !
Une fragilité de l’édifice européen que vient
donc de souligner ce vote sanction, mais l’arbre
ne devant pas cacher la forêt, nous devrions plutôt observer que l’Union se
trouve pratiquement sans défense collective au moment même où, le Président
Bush à l’occasion de sa tournée d’adieu
en Europe rappelait à Paris dans sa
déclaration finale du 14 juin 2008 – de même M. Gordon Brown le
16 à Londres- à propos de l’Iran que « toutes les options restaient sur la
table », en clair, n’excluant pas l’éventualité d’un conflit
ouvert ! Car les tensions entre le camp
occidental et la République islamique d’Iran ne prennent apparemment pas le
chemin de l’apaisement en raison d’abord de l’intransigeance de
l’Administration Bush, mais aussi sous la pression de lobbies néoconservateurs qui ne désarment pas.
Or aujourd’hui, la défense européenne demeure
particulièrement embryonnaire, voire inexistante ; les armées des États
membres ayant soumises à de sévères coupes budgétaires ont été dans tous les
cas réduites à l’état de fantômes (2) ; cela signifie que la défense
européenne repose à présent, sans équivoque aucune, presque exclusivement sur
le bon vouloir de l’Organisation du Pacte atlantique, l’Otan, sous haut
commandement américain. Est-ce à dire que l’Europe serait de facto vassalisée ?
Pour clore ici le débat quant à la
précipitation ayant prévalu à la mise en chantier de l’Union pour la
Méditerranée, remarquons que personne
ne semble s’être interrogé a priori sur les tenants et les aboutissants d’un
tel projet, sur son origine, sa genèse et sans poser la question de son
opportunité immédiate. Certes il est urgent d’engager une véritable
concertation sur la préservation et la dépollution de la Méditerranée sauf à
porter la responsabilité d’en faire une mer
morte dans les prochaines décennies (3), reste qu’il y a tout à parier que
l’affichage des objectifs environnementaux de l’UPM ne soit destiné à masquer
les aspects sécuritaires et accessoirement commerciaux qui présideront à la
construction d’un partenariat renforcé autour de
Un projet dont l’opportunité est a priori contestable compte tenu des
considérations précédentes, mais surtout dont la faisabilité est loin d’être acquise au regard des héritages
anciennement conflictuels de la région : entre États arabes dont les
divisions, voire les antagonismes sont une constante géopolitique, et pas
seulement en raison du contentieux existant entre les nations arabes et l’État
d’Israël à propos du règlement de la question palestinienne, foyer permanent d’instabilité
régionale et toujours possible détonateur d’un embrasement général. Cela malgré
quelques signes encourageant tels les discussions récemment ouvertes avec la
Syrie, par Israël et avec Paris… Ouverture précaire et déjà contestée comme le
montrent les réactions hostiles, dans le camp arabe, à la participation, le 13
juillet 2008, du Président Bachar-el-Assad au défilé du Quatorze Juillet à
Paris, sur les Champs-Élysées !
Concernant l’UPM proprement dite, M. Alain Le
Roy, ambassadeur français en charge du dossier, expliquait il y a peu qu’il est question pour
l’essentiel d’une « union de projets
(sic)… entre des pays d’intérêts
convergents » (4). Une vision
idyllique et une assertion qui laisse songeur si l’on considère l’Est et le Sud
méditerranéen pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des foyers récurrents de crises
témoignant d’irréconciliables divergences structurelles entre des intérêts
souvent antagonistes. Faut-il à ce sujet conclure, que Paris entendrait, par le
truchement de cette Union pour la Méditerrané, participer à la mise en œuvre
d’une solution miracle permettant de trouver enfin une issue raisonnable au
différend israélo-palestinien ? Et alors même que le gouvernement de M.
Olmert annonçait le vendredi 13 juin 2008, une extension substantielle des
colonies à Jérusalem-Est ? Compte-t-il apurer la question du Sahara occidental
qui oppose l’Algérie et le Maroc depuis 1976, conflit larvé qui traduit la
persistance d’antagonismes plus profonds qui pour être discrets n’en sont pas
moins profonds ? Ou encore
rendre enfin viable l’Union du Maghreb Arabe, mort-née le 17
février 1989 ?
Le propos n’est pas d’entrer
ici dans l’évaluation détaillée des chances de succès du projet français, mais
plutôt de mettre en évidence des aspects négligés, ignorés ou masqués. Et en
premier lieu dans le domaine de la sécurité collective, dimension qui sous-tend
de bout en bout l’UPM tout comme elle constituait l’armature du Processus de
Barcelone (1995), lequel se proposait d’organiser la sécurité dans l’espace
méditerranéen en matière de terrorisme, crime organisé (trafic de drogue et
traite d’êtres humains), immigration clandestine. Un processus, on le sait,
resté inabouti.
Quant à l’ambitieux projet de
la Présidence française, il s’agissait de toute évidence, en associant l’UE à
travers ses membres riverains (Espagne, France, Italie), de créer un cadre alternatif à l’adhésion de la Turquie à
l’Union européenne, d’étendre et de pérenniser - à ciel ouvert - des partenariats
normatifs entre Israël et les pays arabes. Liens déjà existant à travers le
Processus de Barcelone et via un certain nombre d’accords par le truchement de
l’Otan (voir infra), et de parvenir à une coopération
active de la rive sud de la Méditerranée dans la sécurisation du trafic
maritime, de Gibraltar au détroit des Dardanelles via Suez, et pour la lutte contre l’immigration clandestine… Un
projet cependant quelque peu révisé à la
baisse sous la pression d’un bloc
continental conduit par l’Allemagne. Celle-ci abonnée à l’Ostpolitik voit à
ce titre l’avenir de l’UE en priorité à l’Est, avec l’adhésion de la Turquie,
l’achèvement de l’intégration de l’Europe balkanique, en vue d’une extension ultérieure pouvant aller, le
cas échéant jusqu’à la Géorgie et l’Ukraine déjà candidate à l’Otan (sans
préjuger des réticences de l’UE,
dépendante de la Russie pour ses approvisionnements en gaz, à ces deux candidatures ; des réticences
dont l’Otan a décidé de ne pas tenir compte en engageant unilatéralement le 16
juin 2008 la procédure d’adhésion de l’Ukraine).
Or, quel que soit le sort réservé, dans les mois et les années qui
viennent, au projet d’Union pour la Méditerranée, il est clair que nous
assistons à une Grande Transformation, une
mutation qui échappe aux peuples et sans doute également aux gouvernements
européens eux-mêmes. Dans cet « amas
nébuleux » (Védrine) qu’est l’Union européenne, les équipes
dirigeantes obéissent pour l’essentiel à la seule logique systémique de la
recomposition géopolitique en cours - une logique qui avance selon sa propre
inertie - cela sans avoir le plus souvent le réalisme, les capacités de
prévision et le volontarisme politique, la présence d’esprit que nécessiterait
normalement la gestion d’une telle
conjoncture historique et événementielle. Transformation
qui destine par conséquent - tendanciellement et sauf accident de l’histoire -
l’Europe, vaste carrefour de libre-échange, à fusionner à moyen terme avec
l’Amérique du Nord. Idée et projet non-dit, sous-jacent à toute la politique
des États dominants de l’Union (R-U, France, Allemagne) que développe
librement, sans l’ombre d’un complexe, l’ancien Premier ministre, proche du
nouveau Président, M. Balladur (5).
Maintenant, nous pouvons affirmer ici, sans risque de nous tromper, que
la création de cette Union euro-méditerranéenne première appellation, ou
l’Union pour la Méditerranée, permettra subsidiairement l’arrimage du Maghreb
arabe à l’espace européen avec au final leur intégration dans un ensemble
unique. Un projet qui participe de la reconfiguration géopolitique en cours,
certes voulue et planifiée, mais difficile à maîtriser et pouvant échapper à
tout moment à ses promoteurs ou aux apprentis sorciers qui s’essayent à
redessiner la carte du monde… On l’a vu depuis 2003 avec la tentative
catastrophique de transfert du modèle
démocratique en Irak, et en ce qui concerne précisément l’UPM, on peut voir
dans les hésitations du Libyen Kadhafi et de l’Algérien Bouteflika à s’afficher
à Paris le 13 juillet 2008 au côté de M. Olmert, Premier Ministre israélien, pour le
lancement officiel de l’Union pour la Méditerranée, les prémices de vraies
difficultés à venir.
Que penser cependant des scrupules des deux
chefs d’État et la virulente sortie de M. Kadhafi au fugace sommet arabe de
Tripoli réunissant
le 10 juin 2008 les
dirigeants de l'Union du Maghreb arabe (UMA) et de la Syrie, lorsqu’on sait qu’Algérie et Libye ont, sous
l’égide de l’Otan et sous la houlette de
L’Otan qui étend toujours plus avant sa
présence en Méditerranée au moyen d’un maillage serré d’accords croisés que complète l’ «Initiative 5+5 Défense»
lancée le 12 septembre 2003 à Lisbonne par le ministre français de
la Défense, Initiative qui associe l’Algérie, la Libye, la Mauritanie, la
Tunisie, le Maroc, la France, l’Italie, Malte, le Portugal et l’Espagne dans le
cadre de l’OSCE ; un dispositif complété en juin 2004
à Istanbul par le Dialogue
méditerranéen toujours sous l’égide de
l’Otan ; on appréciera ici la dénomination de « Dialogue » pour des
partenariats renforcés en matière de sécurité. Lequel « Dialogue » s’est attaché à la
redéfinition de missions de contrôle et de coercition maritimes et au partage
des rôles entre l’Algérie, l’Égypte, Israël, la Jordanie, le
Maroc, la Mauritanie et la Tunisie (7)…
Comment ne pas voir au final la convergence
existante entre l’intégration de l’espace géopolitique méditerranéen sous
couvert de l’Otan, en vertu d’une politique de sécurité à la mesure de défis globaux, et l’actuelle Union pour la Méditerranée dont
l’important volet commercial (voyages du Président français sanctionné par la
passation de volumineux contrats industriels et d’armements) ne doit pas
masquer l’importance majeure du volet sécuritaire ? Comment enfin ne pas mettre
en parallèle l’intégration méditerranéenne et l’avancement de l’Initiative Greater Middle East (8), de
l’Atlantique à l’Indus, dont les médias ne parlent plus guère mais qui continue
de progresser à bas-bruit… À telle
enseigne qu’une éventuelle intégration euro-méditerranéenne – entendons la
fusion de l’espace méditerranéen et de l’Union – paraît déjà en marche par le
biais de partenariats avancés tels celui déjà passé avec la Turquie ou celui
que le Conseil des ministres européens examinait le 16 juin 2008, dans la plus
complète discrétion et le silence médiatique, avec l’État israélien ? Ces
deux piliers, fondations
Comment de ce point de vue ne pas concevoir que l’Union pour la
Méditerranée, sortie tout armée de l’imagination féconde du Chef de l’État
français, ne serait finalement qu’un
sous-ensemble d’un dessein beaucoup plus vaste et plus ambitieux portant sur la
démocratisation et l’intégration de l’aire Islamique et à partir de là englobé
dans la sphère d’influence
occidentale ? Une ambition déjà à l’œuvre en Afghanistan et en Irak -
hélas, avec le succès que l’on sait - et
qui commencerait à se concrétiser par le truchement de la Présidence française
de l’Europe ? En tout cas, un agenda coïncidant avec l’actuelle poussée diplomatique en direction de la
Syrie (engagement d’un dialogue sur la question du Golan avec Israël, reprise
des relations avec la France) et de l’Autorité palestinienne à placer en
regard de l’activisme déployé auprès des États du Maghreb pur la préparation du
sommet de Paris à la mi-juillet… Tout cela, cependant, dans un réel contexte de
confusion et de fragilité qui ne peut qu’engager au scepticisme et à
s’interroger sur les intentions véritables des uns et des autres.
Reste que, comme nous venons de le voir, l’intégration du Maghreb, et en grande partielle du
Machrek, est déjà bien engagée : a
priori par le truchement de l’Otan et d’un maillage d’accords de sécurité de
plus en plus étroit et contraignant… Or si l’on regarde bien, c’est même
procédure qui a présidé à la construction européenne ces dernières années,
surtout depuis 1999, avec les adhésions massives
- la quasi totalité - des pays d’Europe orientale. Des admissions dans l’Union
qui avaient eu pour préambule ou pour vestibule le passage obligé et préalable
par l’Alliance atlantique (10). Faut-il y voir plus qu’un simple hasard si
un tel schéma semble – bis repetita
placent - se répéter autour de la Méditerranée ?
Au demeurant cette construction d’une
« Union pour la Méditerranée » pourrait constituer à première vue un
indéniable facteur de stabilité et servir utilement à la création d’une aire de
co-prospérité Nord-Sud. Elle serait aussi pour le moins, lourde de conséquences… Ce dont nul ne semble vraiment se
préoccuper tant le goût des conceptions
grandioses, élaborées dans les officines washingtoniennes, semble l’emporter
sur tout autres considérations de bon sens. En effet, nul ne s’interroge
publiquement sur la signification de l’élargissement – la dilation devrait-on
dire – de l’Union sans limites apparentes ou prévisibles, à l’Est et maintenant
au Sud. Sauf quelques exceptions notables,
par exemple Mme Merkel qui, mezzo voce, le 7
décembre 2007 caractérisait l’Union
euro-méditerranéenne comme potentiellement "très dangereuse" en raison du risque de « libération de forces explosives par
définition non souhaitables ». Déclarations à placer au regard de
l’intervention du Président Sarkozy en clôture du sommet de Rome (20
décembre 2007) où il avait fait endosser, volens
nolens, son projet à MM. Prodi et Zapatero : « En Méditerranée se jouera la pire de guerres
ou la meilleure des paix… En Méditerranée se joue une partie de l’avenir de
l’Humanité ». Propos à connotation millénariste montrant que nos
dirigeants n’ignorent pas, malgré tout, la réalité des enjeux liés, aujourd’hui
plus que jamais, à ces grandes manœuvres militaires, économiques et
diplomatiques euro-méditerranéennes qui ont pour théâtre d’opérations le
sous-continent européen, la Péninsule arabique et l’Afrique du Nord (voir note
2 & 17).
Dans ce contexte
« global » faisant intervenir divers projets d’unification
géopolitique, l’intégration des espaces européens et méditerranéens au sein
d’un vaste ensemble satellite de la Puissance atlantique où les États devenus
virtuellement, ou en tout cas politiquement, inexistants au sein de mégas
structures fédérales, se verront confier des fonctions essentiellement
supplétives. Des fonctions notamment d’ordre militaire au sein de l’Otan en vue
d’étendre l’espace euratlantique, euroméditerranéen, eurafricain et au-delà, en
terre d’Islam, jusqu’en Asie centrale.
Ceci n’est évidemment pas une
vue de l’esprit, l’Europe étant aujourd’hui en guerre, aux côtés de son mentor
nord-américain, en Afghanistan ! De ce point de vue, l’intégration
euro-méditerranéenne avec les partenariats avancés de la Turquie, et de
façon imminente, avec l’État hébreu,
repousse les frontières de l’UE aux abords des champs de bataille
proche-orientaux. En liant son destin, au-delà des accords déjà existants, à
celui d’Israël l’UE prend le risque d’être partie prenante dans le conflit
israélo-palestinien dont rien n’indique vraiment une issue prochaine, lequel
constitue toujours l’amorce potentielle d’un embrasement plus large… Surtout si
l’on tient d’avantage compte de la sociologie politique régionale que des
positions prises par des gouvernements fort peu représentatifs.
Pour nous résumer, faut-il plus amples démonstrations pour établir les équations géostratégiques
suivantes : l’Union européenne = l’Otan ; l’Union pour la
Méditerranée = l’Otan ; l’Otan = guerres de normalisation pour l’expansion
et le contrôle de la sphère d’influence occidentaliste
(terme pris d’HubertVédrine). L’Union européenne, ensemble mou, diffus et
confus, en divorce avec l’Europe réelle qui la sanctionne à chaque consultation
référendaire (France, Hollande, juin 2005, Irlande en juin 2008) est à la fois
intrinsèquement dépendante de l’Alliance atlantique pour sa sécurité
collective, et pire, s’attache à faire une constante de sa politique extérieure
de se faire le relais de,la politique des É-U dans ses aspects les plus
contestables.
Ainsi, lorsque les eurocrates faisaient du slogan « l’Europe c’est la paix », leur
argument clef pour faire adopter en 2005 le projet de Traité constitutionnel
rebaptisé par
Une indépendance obtenue au prix fort (en vertu d’un calendrier
international surchargé – l’accélération de l’Histoire ? - le 15 juin 2008
marquait l’entrée en vigueur de la constitution kossovare) qui n’est en rien un
facteur de stabilité dans les Balkans, au contraire, comme on a pu le voir lors
des élections législatives accompagnées de violences en République de Macédoine
le 1er juin 2008. Ces élections
rejouées partiellement le 15,
montrent s’il en était besoin que la question des minorités albanophones est
loin d’être encore réglée. Nous avons là, par conséquent dans l’Union
européenne, ce qu’il convient d’appeler une frontière
de guerre intérieure, où, malgré et
à cause de l’indépendance du Kossovo, subsiste un foyer persistant de
déstabilisation (11) faisant écho , en Moldavie, aux revendications
sécessionnistes la Transnistrie…
Ajoutons à ce sombre tableau balkanique tracé à grands traits, parmi
les candidats à l’Otan et potentiellement aspirant à l’adhésion européenne, la
Géorgie dont les territoires d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie réclament à cor et
à cris leur indépendance… Sans oublier le Haut-karabakh en Azerbaïdjan,
celui-ci membre du Conseil de l’Europe ! Des conflits gelés selon la terminologie consacrée, qui, apparus dans
les années 90 avec l’implosion de l’Union soviétique, relèvent tous peu ou prou
de la politique de voisinage de l’UE. Des conflits au demeurant pas si gelés
que ça si l’on considère les actuels déploiements de troupes en Abkhazie, les
drones d’observation abattus et les attentats d’Ossétie du Sud.
À l’Est de l’union, de la Mer noire à la Caspienne, s’égrène ainsi une
chaîne de conflits latents non résolus. Plus grave, l’entrée dans l’Union de la
Turquie, que des voix autorisée annoncent aujourd’hui devoir se faire suivant
des délais raccourcis, apportera à l’Europe trois authentiques frontières de
guerre : avec l’Iran d’abord que l’Occident semble éprouver un malin
plaisir à mettre le dos au mur… Mais l’analyse de la « crise iranienne n’a
pas sa place ici ! Une guerre que l’ancien
ministre des Affaires étrangères d’Allemagne, M. Joschka Fischer, ne semble pas devoir exclure a fortiori
lorsqu’il déclare fin mai 2008 "He
[Bush] seemed to be planning, together with Israel, to end the Iranian nuclear
program — and to do so by military, rather than by diplomatic, means"
(12), autrement dit l’hypothèse de frappes sur l'Iran
demeure vraisemblable et celles-ci pourraient le cas échéant intervenir avant
même la fin du Président américain ;
analyse reprise récemment à mots couverts dans les matinales de France Culture par l’ex-ministre
français Hubert Védrine.
Qui peut en fin de compte vouloir ignorer que l’Otan, c’est-à-dire
l’Union européenne sous commandement américain, livre depuis l’hiver 2001 une guerre sans fin en Afghanistan sous
couvert d’une mission de stabilisation
à laquelle participent des forces européennes et françaises dont il est
prévu pour ces dernières qu’elles
s’étofferont prochainement d’un contingent supplémentaire de 700 hommes appelés
à monter en première ligne dans la province de Kandahar ? M. Gordon Brown,
Premier britannique, vient aussi, pour sa part, de faire ce 16 juin encore,
l’annonce d’un envoi similaire de troupes à l’occasion de la visite à Londres
du Président américain (13). Notons au passage l’habituel habillage de mots et
le travestissement orwellien des réalités : les guerres contemporaines
sont rebaptisées mission de
stabilisation, opération humanitaire pour la paix…
Les chiffres de l’engagement Union européenne/Otan en Afghanistan, dans
les Balkans, au Liban (14) où il avait été prévu durant l’été 2006 qu’après
l’arrêt de l’offensive israélienne des forces de l’Otan seraient déployées sous
mandat de l’Onu ou simplement eurafricaine au Darfour (15), zone de
combat (une offensive en cours ce 16 juin avec l’avancée de colonnes rebelles
au Tchad) où l’Otan (16) est déjà discrètement à l’œuvre. Une Union européenne servant de paravent
comme au Liban (voir note 14 & 16) et au Darfour ou l’Otan assure la
logistique des forces de l’Union africaine… Des chiffres et des faits
suffisamment éloquents pour asseoir l’idée d’une Europe entièrement asservie –
au sens d’au service – à la politique
américaine sur toutes les zones de fracture ouvertes par le déclenchement de
« la guerre sans limites »
officiellement engagée par le Président des États-Unis au lendemain du 11
Septembre 2001. Hostilités tous azimuts à l’encontre des verrous de souveraineté pouvant contrarier la politique d’expansion
et de contrôle des zones d’intérêt vital pour les É-U du point de vue
géoénergétique, géoéconomique, géostratégique. Une situation qui a cependant le
mérite de nous donner une image d’une grande netteté du monde à venir, un monde
dominé tout à la fois par le commerce et la guerre.
On aura compris que les frontières réelles de l’Europe se trouvent être
celles ou l’Europe combat ou est appelée à combattre directement ou
indirectement aux côtés des troupes américaines en tant que force supplétive intégrée
sur les marches orientales de l’empire
nord atlantique. Notons que les mots ne doivent pas faire peur, le mot d’empire
pas plus qu’un autre ; nulle grandiloquence dans son usage car il est tout
à fait approprié à la chose qu’il
nomme. En se refusant à utiliser les mots exacts, on se refuse de voir les
choses dans leur réalité, autrement dit dans leur vérité.
De ce point de vue, il est d’une grande urgence aujourd’hui que les
yeux se dessillent, ceux des politiques comme ceux du citoyen lambda. L’Union
européenne contrairement à l’idée que l’on
s’en fait, à commencer par la majorité des européistes,
n’a pas vocation dans le schéma
global à un développement autonome, à l’exercice d’une quelconque souveraineté
politique, au libre choix de son destin… Des faits de plus en plus
contraignants sont là pour nous le rappeler sans cesse : l’horizon visible
de l’Union est celui de la guerre, instrument de reconfiguration géopolitique
dans un monde en cours de globalisation. La guerre qui est aussi depuis 1939 -
depuis que le spectre de la Grande dépression est revenu hanter l’esprit des
dirigeants américains – un outil permanent de régulation économique… Un fait
que la Guerre froide et l’affrontement des Blocs Est et Ouest a certainement
occulté, mais qui est actuellement plus qu’un exutoire aux crises cycliques du
système, une constante de régulation
de l’hypercapitalisme moderne…
Les derniers conflits, la guerre du Golfe en 1991, la Serbie, en 1999,
l’Afghanistan en 2001, l’Irak en 2003 ne peuvent donc se comprendre en dehors
du schéma économique dominant…
Or, il est un nouveau mur de Berlin
qui menace de s’écrouler, le $... Quelles pourraient être les conséquences de
sa chute ? Quelles décisions interviendront à très court pour tenter d’arrêter
le cours inéluctable des logiques systémiques ? La guerre comme moyen de
régulation est une réponse évidemment possible…
À ceux qui s’interrogent encore pour savoir où s’arrête l’Europe, nous
ne pourront apporter aucune réponses qui n’appartiennent déjà à l’histoire et à
la géographie . En revanche pouvons-nous maintenant dire où l’Europe s’achève.
Les frontières de l’Union se trouvent quelque part au sud de Kaboul dans les
steppes afghanes, sur la Terre des Fours, dans les Balkans, la Vallée de la
Bekaa, au Sahel ou dans les banlieues d’Alger….(17).
JEAN-MICHEL
VERNOCHET
Paris le 16 juin 2008
Dernier ouvrage publié « Manifeste
pour une Europe des peuples » Éditions du Rouvre. 30€ franco de port.
1,villa Gagliardini 75020 Paris.
NOTES :
1 • Hors le Processus de Barcelone, les relations Méditerranée-UE sont réglées à travers le partenariat Euromed et la politique européenne de voisinage. Le partenariat Euromed comportait des accords d’association ainsi que des actions régionales de coopération. La PEV quant à elle est une politique unilatérale de l’UE qui propose à un certain nombre de pays dits de voisinage, dont les riverains de la Méditerranée, un partenariat fondé sur des plans d’action négociés bilatéralement.
2 • Paris annonçait le 16 juin 2008 (Livre blanc de la Défense) une réduction de 54 000 personnels de
ses effectifs militaires (terre-17%, air-25%, mer-11%) au cours des années à
venir. Coupes qui s’inscrivent de façon
complémentaire plutôt que contradictoire, dans la perspective affichée par M.
Sarkozy d’œuvrer à la mise sur pied d’une amorce de Défense européenne pendant
la présidence française de l’UE entre juillet et décembre 2008. Une défense
collective destinée à compléter le dispositif Otan… Sans doute suffit-il pour
en être convaincu de se référer aux propos de Mme Victoria Nuland, ambassadrice
des É-U à l’Otan, et épouse du néoconservateur Robert Kagan, dans lesquels elle
apporte tout son soutien au Président français en vue d’établir « a stronger, more seamless relationship
between the EU and NATO ». En effet, l’accroissement des dépenses de
défense en France (actuellement 2,3% du Pib) est directement lié à
l’engagement de la France aux côtés des
É-U, notamment au PO. Ainsi dans le Golfe où les forces françaises apparaissent
aujourd’hui comme sous-traitantes :
le 15 janvier 2008 était décidé l’installation d’une base navale à Abou-Dhabi
venant s’ajouter à une présence militaire plus ancienne à Qatar. Une Défense
européenne plus étoffée est de cette façon éminemment souhaitée à Washington en
ce qu’elle permettra, par le truchement de l’Otan, d’accroître la présence
européenne sur les divers théâtres d’opération suscités par la politique
d’expansion des É-U (voir infra) à commencer par l’Afghanistan. Le 17 juin 2008
pour lever toute équivoque à ce sujet, le Président Sarkozy annonçait
officiellement la rentrée de la France dans le commandement intégré de l’Otan,
mettant ainsi de facto les forces françaises
à disposition du Bloc
atlantique.
3 • Déjà en Méditerranée les thons rouges se raréfiant (un
domaine où la France s’illustre par ses pratiques de
sur-pêche et ses trafics de quotas revendus entre autres à des pêcheries
turques), la Commission européenne vient le 13 juin 2008 de suspendre sine die
la pêche industrielle de cette espèce jugeant
les quotas de prélèvement été atteints. Déjà menacée par la pollution,
la Méditerranée est aujourd’hui mise en coupe réglée notamment les industries
japonaises de pêcheries, lesquelles traquent les bancs par satellite et font un
usage extensif de filets pélagiques
dérivants souvent longs d’une centaine de kilomètres (
4 • Al-Ahram Hebdo 26 déc. 2007 - 1 janv.
5 • M. Édouard Balladur, par ailleurs Président de la commission
pour la réforme constitutionnelle, co-dirigée par M. Jack Lang qui fait
subrepticement évoluer le régime de la Ve vers
6 • En juin 2008, d’après les
informations fournies par l'Otan, plus de 75.000 navires avaient été soumis à
un contrôle de sécurité et une centaine de bâtiments suspects arraisonnés. Y
participent : les Forces navales permanentes déployées par l'Otan en
Méditerranée dans l'Atlantique ; la Grèce, l'Italie, l'Espagne et la Turquie, contribuent directement à
l'opération, en mettant à sa disposition
des moyens navals ; Allemagne, Danemark et Norvège y sont également
impliqués… Mais la liste n’est pas limitative : depuis 2004
l’Alliance Atlantique s’est donné pour objectif d’associer ses partenaires de
dialogue méditerranéen à ses missions en
Méditerranée dans le cadre d’Active
Endeavour : début juin 2008 on
annonçait ainsi la participation du Maroc aux opérations de en
particulier pour le contrôle du détroit de Gibraltar où quelque 3000 navires de
commerces transitent par jour.
7 • Le Dialogue pour la Méditerranée associe les 26 membres de
l’Otan (dont la Turquie) à la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie,
l’Égypte, la Jordanie et Israël. À
partir de 1994, l’Otan avec ses partenaires du Dialogue méditerranéen
assure la surveillance de l’espace maritime méditerranéen de
8 • Présentée pour la première fois lors du Forum de Davos en janvier 2004 cette Initiative est officialisée en juin de la même année pendant le Sommet du G8 à Sea Island (Georgie). Il s’agit d’un vaste programme transcontinental censé encourager l’extension du système démocratique à la quasi-totalité de l’aire islamique, du Maroc au Pakistan.
9 • Le 16 juin à Luxembourg, le conseil
des ministres des affaires étrangères des Vingt-Sept
devait entériner un partenariat avancé
avec Israël. Ce qui signifie une intégration quasi complète au sein du
marché unique, dans les institutions européennes avec la participation des
ministres israéliens dans les conseils européens et des experts dans tous les
programmes et groupes de travail ! « Ce qui équivaudrait à conférer à l'Etat juif un statut de quasi-membre
de l'UE » comme le souligne le journal Le Monde dans son édition du 7 juin.
10 • La Pologne, la Hongrie
et la Tchéquie intègrent l'Otan, en 1999, en mars 2004 ce sont les pays baltes,
Estonie, Lettonie, Lituanie, et la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la
Slovénie en 2004… La cartographie des adhésions à l’Otan donne une image
parfaitement fidèle de l’extension progressive de l’UE à l’Est. L’Otan réunit
24 pays européens et 2 États Nord-américains, mais quasiment tous les pays de l'ancien bloc de l'Est, à
l'exception de la Russie, y ont adhéré, ont coopéré avec elle ont fait acte de
candidature. Ainsi, le 6 mars 2008 les ministres des Affaires étrangères de
l'Alliance atlantique ont avalisé les candidatures de l'Albanie et de
11 • Le
Kossovo est aujourd’hui reconnu comme État indépendant par 42 pays dont les
Etats-Unis et une majorité d’États membres de l'Union européenne. Réunie à Bruxelles, l'OTAN a annoncé le 13 juin 2008 la création d'une
nouvelle force de sécurité, baptisée KSF forte de 2 500 hommes et destinée à épauler la KFOR dans ses
missions de protection civile (entendre par là éviter l’épuration ethnique des
derniers Serbes du Kossovo). 600 militaires britanniques viennent de rejoindre
les 16.000 hommes de la KFOR déjà
en place. L'UE prévoit également
une mission judiciaire et policière (EULEX) de 2.200 hommes pour aider les
autorités du Kosovo à garantir l'Etat de droit et les droits de la minorité
serbe. Toutes dispositions qui parlent d’elles-mêmes quant à la paix régnant 9
années après la fin des bombardements massifs de l’Otan.
L’UE entretient par ailleurs l’EUFOR-Althéa, Force multinationale de stabilisation en Bosnie-Herzégovine qui se compose actuellement de 2 455 militaires, dont 347 Allemands, 333 Italiens, 130 Français, 74 Néerlandais et 18 Britanniques, ainsi qu’une mission policière dans ce pays (167 agents de police et civils originaires de l’Union.
12 • Publié dans le « Daily
Star», quotidien libanais de
langue anglaise.
13 • Les chiffres ci-dessous donnent une idée de l’engagement de l’Europe
en Afghanistan – membres de l’Union et non membres en gras - que l’on peut qualifier
à ce titre de « guerre européenne » sous commandement américain. 70
000 hommes sont présents sur le terrain
au sein des deux forces multinationales, la Coalition–Opération Enduring
Freedom et la Force internationale
d'assistance à la sécurité (FIAS) de l’Otan sous commandement américain
qui comporte quelque 52 700 soldats (contre 36.000 il y a 16 mois) appartenant
à 40 nationalités dont 23 500
Américains. L'ISAF souligne sur
son site que les chiffres au 10 juin 2008 ne reflètent pas le nombre exact de
militaires sur le terrain. Dispositif qu’un nouveau contingent de 3000
Américains devrait renforcer en 2009, sans compter les troupes supplémentaires
promises le 16 juin par M. Gordon Brown.
Allemagne: 3.370 hommes – Belgique : 375 - Bulgarie:
420 - Canada: 2.500 - Danemark: 690
- Espagne : 800 - Estonie: 120 -
Etats-Unis: 23.550 – France : 2.200
(dont un renfort de 700 soldats et un détachement de forces spéciales annoncé
en avril) - Royaume-Uni : 8.530 - Grèce: 150 - Hongrie : 205 - Islande: 10 Italie : 2.350 - Lettonie: 75 - Lituanie:
200 – Luxembourg : 9 – Norvège : 580 – Pays-Bas : 1.770 – Pologne : 1.140 – Portugal :
165 –Tchéquie : 370 – Roumanie : 570 – Slovaquie : 70 – Slovénie
: 70 – Turquie : 760
Contingents des pays
non-membres de l'Otan : Albanie: 140 - Australie: 1.100 - Autriche: 2 - Azerbaïdjan: 45 - Croatie: 210 - Finlande: 65 -Géorgie : 1 – Irlande : 7 - Jordanie: 90 - Macédoine: 140 - Nouvelle-Zélande: 160 - Singapour: 2 – Suède : 250 - Ukraine: 3.
Croissance des effectifs de l'ISAF depuis sa création : août 2003: 5.581 hommes - août 2004: 8.065 - juillet 2005: 9.685 - septembre 2006: 19.597


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