Pierre Joseph Proudhon, par Pierre Vial
« Il n’est pas possible de séparer le proudhonisme de la vie de Proudhon, écrit Jean Touchard (1) ; le proudhonisme c’est d’abord la présence d’un homme ».
C’est sans doute le côté le plus attachant de celui qui fut l’un des
pères fondateurs du socialisme français : il a vécu, totalement, ses
idées.
Né le 15 janvier 1809 à Besançon, Pierre-Joseph Proudhon avait pour
parents un tonnelier (vigneron à ses heures) et une servante. Loin de
cacher ses origines modestes, Proudhon a toujours affirmé qu’il
entendait, à travers son oeuvre, «
travailler sans relâche... à l’amélioration intellectuelle et morale »
de ceux qu’il se plaît à nommer « ses frères et ses compagnons ».
Homme du peuple, devenu par ses écrits la conscience de nombreux
militants révolutionnaires, Proudhon se gardera toujours de succomber à
la vanité qu’apporte trop souvent le succès intellectuel. A vingt-neuf
ans, alors qu’il vient d’être choisi par l’Académie de Besançon comme
bénéficiaire de la pension Suard (2), il écrit à son ami Ackermann : «
Faites des voeux pour que ma fragilité humaine reste fidèle à ses
serments et à ses convictions et ne se laisse point offusquer par un
vain succès d’amour propre» (3).
La France louis-philipparde, la France de Guizot proclame bien haut le
primat des valeurs marchandes. Proudhon, qui est, du fait de son succès
à l’Académie de Besançon, en position de jouer le bon jeune homme né
pauvre mais plein d’avenir – s’il sait se couler dans le moule des « convenances » - refuse de se laisser happer par le système bourgeois : «
Je vis parmi un troupeau de moutons. J’ai reçu les compliments de plus
de deux cents personnes : de quoi pensez-vous qu’on me félicite surtout
? de la presque certitude que j’ai maintenant, si je le veux, de faire
fortune, et de participer à la curée des places et des gros
appointements ; d’arriver aux honneurs, aux postes brillants (...) Je
suis oppressé des honteuses exhortations de tous ceux qui m’environnent
: quelle fureur du bien-être matériel ! (...) Le matérialisme est
implanté dans les âmes, le matérialisme pratique, dis-je, car on n’a
déjà plus assez d’esprit pour professer l’autre » (4).
Résister aux tentatives de récupération et d’intégration par lesquelles la société bourgeoise détourne et exploite,
avec art, les jeunes talents et les jeunes ardeurs révolutionnaires :
c’est la constante préoccupation de Proudhon. Il s’en confie à son ami :
« Ne donnerons-nous pas un jour le spectacle d’hommes convaincus et
inexpugnables dans leur croyance, en même temps que résolus et
constants dans leur entreprise. Prouvons que nous sommes sincères, que
notre foi est ardente ; et notre exemple changera la face du monde. La
foi est contagieuse ; or, on n’attend plus aujourd’hui qu’un symbole,
avec un homme qui le prêche et le croie ».
On a beaucoup écrit, beaucoup disserté sur Proudhon. Et certes, sa
philosophie sociale, sa sociologie, sa doctrine sociopolitique méritent
examen et restent, au moins partiellement, d’utiles éléments de
réflexion, dont on a pu souligner l’actualité (5). Mais c’est sa foi,
sa volonté révolutionnaire qui nous parlent, aujourd’hui, au premier
chef. Sainte-Beuve, regrettant que Proudhon n’ait été
« qu'un grand révolutionnaire » - et non point un philosophe au sens
académique du terme - accuse sa trop riche nature : "Si l'on entre dans
le jeu, dans le débat social avec une veine trop âpre de sentiments
passionnés, intéressés, irrésistibles, on n’est plus un philosophe, on
est un combattant." C’est surtout ce que fut Proudhon. Le philosophe
qu’il était par le cerveau ou qu’il aurait voulu être était à tout
moment dérangé, troublé, surexcité par le cri des entrailles. Il tenait
trop de ses pères et de sa souche première par la sève, par la bile et
par le sang. Il était trop voisin de sa terre nourrice, trop voisin,
pour ainsi dire, des aveugles éléments naturels qui étaient entrés dans
son tempérament puissant et dans sa complexion même ».
Le caractère d’enracinement qui marque la personnalité et l’oeuvre
de Proudhon - on a pu parler, pour désigner sa doctrine, d’un « socialisme paysan »
- semble ainsi à Sainte-Beuve rédhibitoire, car compromettant le libre
essor de l’intellect. C’est, tout au contraire, ce qui donne au génie
proudhonien sa saveur et lui évite de tomber dans les spéculations
utopiques, si en faveur au XIXème siècle. Ses souvenirs d’une jeunesse
passée au milieu de paysans et d’artisans seront pour Proudhon un sur
garde-fou contre les théories déréalisantes. Leur évocation, qui
exprime un naturalisme au panthéisme diffus, révèle un aspect trop
méconnu de sa personnalité. Proudhon, qui a gardé les vaches de sept à
douze ans, se souvient : « Quel plaisir autrefois de se rouler dans
les hautes herbes (...) de courir pieds nus sur les sentiers unis, le
long des haies ; d’enfoncer mes jambes dans la terre profonde et
fraîche ! Plus d’une fois, par les chaudes matinées de juin, il m’est
arrivé de quitter mes habits et de prendre sur la pelouse un bain de
rosée. Que dites-vous de cette existence crottée, Monseigneur ? (6)
Elle fait de médiocres chrétiens, je vous assure. A peine si je
distinguais alors moi du non-moi. Moi, c’était tout ce que je pouvais
toucher de la main, atteindre du regard, et qui m’était bon à quelque
chose ; non-moi c’était tout ce qui pouvait me nuire et résister à moi
». Et, citant « les nymphes des prés humides » dont parle Sophocle, Proudhon ajoute : «
Ceux qui, n’ayant jamais éprouvé ces illusions puissantes, accusent la
superstition des gens de la campagne, me font parfois pitié.
J’étais grandelet que je croyais encore aux nymphes et aux fées ; et si
je ne regrette pas ces croyances, j’ai le droit de me plaindre de la
manière dont on me les a fait perdre ».
Le jeune sauvageot franccomtois se transforme, à douze ans, en écolier
studieux. Grâce à une bourse d’externat, il peut faire des études
secondaires. Dans des conditions certes difficiles : le dénuement
familial est tel qu’il doit, faute d’argent pour acheter les livres
nécessaires, recopier les textes sur les livres des condisciples
fortunés ; il lui faut, le plus, souvent s’absenter pour aider son père
dans ses travaux. Dès qu’il a un instant, il se précipite à la
bibliothèque municipale de Besançon, ou la qualité et la quantité de
ses lectures font l’étonnement du conservateur.
A dix-huit ans il doit interrompre ses études - la situation financière
de la famille est alors catastrophique - et il devient typographe.
L’imprimerie est, au XIXème siècle, un métier propice pour l’éclosion
et la formation d’une conscience idéologique. Engagé comme apprenti,
Proudhon devient vite correcteur. Il maîtrise le latin aussi bien que
le français, et on lui confie les épreuves de livres de théologie et de
patristique, une Vie des Saints et une édition de la Bible. Il en
profite pour apprendre, seul, l’hébreu. Puis il entreprend de faire,
pendant deux ans, son « tour de France »,
selon la tradition du compagnonnage - cette aristocratie du monde
ouvrier. De retour à Besançon, Proudhon fonde avec un associé une
imprimerie, qui périclite assez vite. D’où sa candidature à la pension
de l’Académie de Besançon, qu’il obtient non sans mal, après avoir
conquis, à vingt-neuf ans, le titre de bachelier. A l’évidence,
certains flairent en ce jeune homme doué un fumet suspect,
révolutionnaire. « Tout ce qu’il y a de dévots, de têtes bigotes et de prêtres dans l’Académie, est opposé à mon élection »,
écrit Proudhon à un ami. L’inquiétude des « têtes bigotes » est fondée.
En effet, Proudhon est plus soucieux de participer au combat des idées
que de réussite économique. En publiant un mémoire sur une question
mise au concours par l’Académie de Besançon - De l’utilité de la
célébration du dimanche - Proudhon entre dans l’arène. Son mémoire est
primé, mais on a jugé « inquiétantes » certaines des idées qui
y étaient exprimées. Ce sera un tollé lorsque, fixé désormais à Paris,
Proudhon y publiera, en 1840, Qu’est-ce que la propriété ? Ou
recherches sur le principe du droit et du gouvernement.
Car, pour attirer l’attention sur son livre, Proudhon a choisi la
provocation. En mettant en relief, dans son texte, une formule choc : « La propriété, c’est le vol ».
Il a réussi audelà de toutes espérances, puisqu’on ne retient en
général de son oeuvre que cette phrase incendiaire. Commence alors pour
lui une existence chaotique. Sommé de s’expliquer, il récidive en
publiant un deuxième mémoire sur la propriété en 1841, puis un
troisième en 1842. Celui-ci est saisi, Proudhon est poursuivi devant
les assises du Doubs, et acquitté. En 1843, il se fixe à Lyon, ou il
travaille dans l’entreprise de batellerie de ses amis Gauthier. C’est
pour lui l’occasion de voyager beaucoup, et de faire la connaissance
des principaux socialistes de son temps : Pierre Leroux, Louis Blanc,
Cabet, Victor Considérant, George Sand, Bakounine, Karl Marx. Les
relations avec ce dernier s’aigrissent vite. Proudhon ayant publié, en
octobre 1846, La philosophie de la misère, Marx répond, en juin 1847,
par La misère de la philosophie. Proudhon rompt avec le marxisme parce
qu’il y voit un nouveau dogmatisme. Si le christianisme est « le système de la déchéance personnelle ou du non-droit », le communisme est « la déchéance de la personnalité au nom de la société ». «
Ne nous faisons pas, accuse Proudhon, les chefs d’une nouvelle
intolérance, ne nous posons pas en apôtres d’une nouvelle religion,
cette religion fut-elle la religion de la logique, la religion de la
raison ». D’où une critique contre tout systématisme, religieux ou laïcisé, qu’a bien résumée Henri de Lubac : «
Dirigée d’abord et plus explicitement contre le ciel des religions, sa
critique atteint par surcroît tout messianisme terrestre » (7).
Quand éclate la révolution de 1848, Proudhon regrette - il le note dans
ses Carnets – qu’elle ait été faite sans véritable programme d’action.
Ce programme, il va essayer de l’élaborer. Il collabore au Représentant
du peuple, donnant jour après jour des articles d’économie politique,
entrecoupés d’articles polémiques, dictés par l’actualité. Elu à
l'Assemblée Nationale, il y prononce, après les sanglantes journées de
juin, un violent discours contre la bourgeoisie. Après l’arrivée au
pouvoir de Louis-Napoléon, Proudhon publie contre lui plusieurs
articles qui sont de véritables réquisitoires. Poursuivi, condamné, il
est emprisonné de juin 1849 à juin 1852. Il en profite pour écrire Les
confessions d’un révolutionnaire, Idée générale de la révolution et La
philosophie du progrès, tout en continuant à collaborer régulièrement
au journal Le Peuple, devenu en octobre 1849 La voix du peuple. En 1858
la publication De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise - un
livre « qui allait être considéré comme le manifeste de l’anticléricalisme français »
(G. Gurvitch) - entraîne de nouvelles poursuites, et une condamnation à
trois ans de prison. Réfugié en Belgique, Proudhon y reste jusqu’en
1862. Malade, il continue à écrire. Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution parait en 1863.
Des groupes socialistes se tournent vers lui, attendant conseils et
consignes. Mais Proudhon, épuisé, meurt le 19 janvier 1865.
Il reste de son oeuvre quelques enseignements fondamentaux. Tout d’abord, ce que Pierre Haubtmann appelle son « vitalisme » : une société, pour être viable, doit être « en acte », en perpétuelle évolution, avec pour moteur de cette évolution l’effort, l’action, la création.
Ce « vitalisme » exprime la capacité créatrice, la puissance vitale du
« travailleur collectif » qu'est le peuple des producteurs. Inspiré par
une vision de la diversité infinie du monde en mouvement, Proudhon
assure que la réalité sociale, la réalité humaine sont comprises dans
un mouvement dialectique sans fin - et qu’il est bien qu’il en soit
ainsi. « Le monde moral comme le monde physique reposent sur une
pluralité d’éléments irréductibles. C’est de la contradiction de ces
éléments que résulte la vie et le mouvement de l’univers » (8).
Proudhon propose donc un « empirisme dialectique » (9). Dans
cette perspective, l’homme trouve, peut trouver, s’il en a la volonté
la possibilité de se façonner et de façonner le monde. Il n’y a pas de
fatalité : « L'auteur de la raison économique c’est l’homme ; l’architecte du système économique, c’est encore l’homme » (10). L’agent de l’action de l’homme sur le monde - le moyen donc de construire un monde nouveau – c’est le travail. Il est pour Proudhon « le producteur total, aussi bien des forces collectives que de la mentalité, des idées et des valeurs » (11). « L’idée, affirme Proudhon, naît de l'action et doit revenir à l'action ». Par le travail, l’homme s’approprie la création. Il devient créateur.
Il se fait Prométhée. Métamorphose individuelle, mais aussi - et
peut-être surtout – communautaire : la classe prolétarienne, sous le
régime capitaliste, se fait Prométhée collectif : le travail, facteur
d’aliénation dans le cadre d’un régime d’exploitation du travail par le
capital, peut devenir le moyen - le seul moyen d’une désaliénation
future.
L’émancipation du travail et du travailleur passe par l’élimination
de la dictature que fait régner sur le système productif le capital
spéculatif. D’où, en janvier 1849, l’essai d’organisation par Proudhon de la « Banque du peuple »,
qui devait fournir à un taux d’intérêt très bas les capitaux
nécessaires aux achats de matières premières et d’outillage.
L’évolution des événements fait capoter ce projet. Proudhon le reprend
en 1855 et le présente au prince Napoléon. Il le conçoit comme une
entreprise destinée à « ruiner la toute-puissance de la Banque et des financiers ». Un tel projet s’insère, chez Proudhon, dans une vision d’ensemble, que Jean Touchard qualifie « d’humanisme prométhéen ». Lequel implique une nouvelle morale « le problème essentiel à ses yeux est un problème moral »
(12) -, reposant sur une définition neuve, révolutionnaire, du travail
et du travailleur que l’on retrouvera, plus tard, chez Jünger. Reposant aussi sur le refus des systèmes consolateurs : «
Quand le Hasard et la Nécessité seraient les seuls dieux que dût
reconnaître notre intelligence, assure Proudhon, il serait beau de
témoigner que nous avons conscience de notre nuit, et par le cri de
notre pensée de protester contre le destin » (13). En faisant
de l’effort collectif, volontaire et libre, la base même de la pratique
révolutionnaire créatrice, Proudhon marque que l’idée de progrès, loin
d’être un absolu, est relative et contingente. Elle dépend d’un choix,
d’un effort, faute desquels elle échouera. Il n’y a pas de sens de
l’histoire, et la révolution sera toujours à recommencer. Car « l’humanité se perfectionne et se défait elle-même ».
Proudhon voit donc dans la communauté du peuple, dans la communauté
des producteurs, la force décisive. Une force qui doit s’organiser sur
une base fédéraliste et mutualiste. Ainsi sera tenue en échec, et
éliminée, cette forme de propriété oppressive - la seule qu’il
condamne, en fait – qui repose sur la spéculation, les manipulations,
les capitaux et les « coups » bancaires. Il s’agit en somme de
rendre les producteurs maîtres des fruits de la production, en chassant
le parasitisme financier. Il ne faut accorder aucune confiance, pour ce faire, au suffrage universel : « Religion pour religion, écrit Proudhon, l’arme populaire est encore au-dessous de la sainte ampoule mérovingienne ». Il n’y a rien à espérer de la politique : « Faire de la politique, c’est laver ses mains dans la crotte ». Il faut que les travailleurs s’organisent, se transforment en combattants révolutionnaires, ne comptant que sur eux-mêmes. Il y a, chez Proudhon, une vision guerrière de l’action révolutionnaire. Il écrit d’ailleurs : «
Salut à la guerre ! C’est par elle que l’homme, à peine sorti de la
boue qui lui sert de matrice, se pose dans sa majesté et sa vaillance ». (La Guerre et la Paix, recherches sur le principe et la constitution du droit des gens, Paris, 1861).
A un moment ou les socialismes « scientifiques » d’inspiration
marxiste se révèlent épuisés et battus en brèche par l’histoire, le
courant socialiste français apparaît comme particulièrement neuf et
fécond pour renouveler le débat d’idées en France. Il faut relire Proudhon.
Pierre Vial
Source : Eléments N°37 – Janvier 19811 - Jean Touchard, Histoire des idées politiques, T. 2, Paris, PUF, 1967.
2 - La pension Suard était attribuée, tous les trois ans, à un jeune bachelier, originaire du Doubs et
dépourvu de fortune, « qui aura été reconnu pour montrer les plus heureuses dispositions soit pour la
carrière des lettres ou des sciences, soit pour l’étude du droit ou de la médecine ».
3 - C.A. Sainte-Beuve, P. J. Proudhon. Sa vie et sa correspondance, Paris, 1947.
4 - Ibid., Lettre à Ackermann du 16 septembre 1838
5 - L’actualité de Proudhon (Actes du Colloque de l’institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles), Bruxelles, 1967
6 - Proudhon adresse ce texte à l’évêque de Besançon.
7 - Henri de Lubac, Proudhon et le christianisme, Paris, Seuil, 1945.
8 - Jean Lacroix, Proudhon et la qualité d’homme, in Le Monde, 30 octobre 1980.
9 - Georges Gurvitch, Proudhon, Paris, PUF, 1965.
10 - P. J. Proudhon, Système des contradictions économiques ou philosophiques de la misère, 1946.
11 - Georges Gurvitch, op. cit.
12 - Jean Touchard, op. cit.
13 - C. A. Sainte-Beuve, op. cit


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