L’usure, par Auguste Blanqui
La critique sociale d'Auguste Blanqui
1869-1870.
L’usure
Source : Auguste Blanqui, Textes Choisis, avec
préface et notes par V.P. Volguine, Editions Sociales, Paris 1971.
Transcrit : Andy Blunden.
Le
sacrifice de l'indépendance individuelle, conséquence forcée de la division du
travail, a-t-il été brusque ? Non ! Personne ne l'aurait consenti. Il y a dans
le sentiment de la liberté personnelle une si âpre saveur de jouissance, que pas
un homme ne l'eût échangée contre le collier doré de la
civilisation.
Cela se
voit bien par les sauvages que le monde européen tente d'apprivoiser. Les
pauvres gens s'enveloppent dans leur linceul, en pleurant la liberté perdue, et
préfèrent la mort à
Depuis
bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu'elle
rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s'éteindre,
anéantie par une poursuite aveugle. Les forêts de quinquina tombent l'une après
l'autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l'avenir ait
Des hommes
étaient apparus soudain, nous racontant par leur seul aspect les premiers temps
de notre séjour sur
Nous
répondrons du meurtre devant l'histoire. Bientôt, elle nous reprochera ce crime
avec toute la véhémence d'une moralité bien supérieure à
Les
malheureux n'ont pu s'assimiler à nous. Est-ce leur faute ? L'humanité n'a
franchi que par des transitions insensibles les étapes sans nombre qui séparent
son berceau de son âge viril. Des milliers de siècles dorment entre ces deux
moments. Rien ne s'est improvisé chez les hommes, pas plus que dans la nature,
si ce n'est les catastrophes qui détruisent et ne fondent
jamais.
Les
révolutions elles-mêmes, avec leurs apparences si brusques, ne sont que la
délivrance d'une chrysalide. Elles avaient grandi lentement sous l'enveloppe
rompue. On ne les voit jamais qu'autonomes, bien différentes de la conquête,
invasion brutale d'une force extérieure qui brise et bouleverse sans améliorer.
L'évolution spontanée d'une race, d'une peuplade, n'offre rien de pareil. Elle
s'accomplit par degrés, sans trouble sensible, comme le développement d'une
plante.
Le régime
de la division du travail n'a dû remplacer l'isolement individuel que par une
série de transformations, réparties sur une période immense. Chaque pas dans
cette voie était applaudi comme une victoire attendue, désirée, et le changement
s'est ainsi opéré peu à peu, à travers une longue suite de générations, sans
froissement de mœurs, d'habitudes, ni même de
préjugés.
C'était un
progrès décisif sans doute... mais le prix ? Abandon complet de l'indépendance
personnelle ; esclavage réciproque sous l'apparence de solidarité; les liens de
l'association serrés jusqu'au garottement. Nul ne peut désormais pourvoir seul à
ses besoins. Son existence tombe à la merci de ses semblables. Il doit en
attendre son pain quotidien, presque toutes les choses de
On sait où
en sont venues les choses aujourd'hui. Des êtres humains passent leur existence
à faire des pointes d'aiguille et des têtes
d'épingle.
Certes, une
telle situation crée des devoirs impérieux entre les citoyens. Chacun étant voué
à une occupation simple, la presque totalité de son produit lui est parfaitement
inutile. Ce produit servira par quantités infinitésimales à une foule d'autres
individus. L'ensemble de ces consommateurs est donc tenu de fournir aux besoins
de celui qui a travaillé pour eux.
La société,
dès lors, repose sur l'échange. La loi, qui en règle les conditions, doit être
une loi d'assistance mutuelle, strictement conforme à
Un
intermédiaire était donc indispensable. Les qualités spéciales des métaux
précieux ont dû les désigner de bonne heure à l'attention publique. Car
l'origine de la monnaie remonte à des époques inconnues. On la suppose née à peu
près avec l'âge de bronze. Du reste, ceci n'a aucune importance économique et
n'intéresse que l'archéologie. Ce qui nous touche, c'est l'expérience, acquise
depuis trop longtemps, que les services rendus par le numéraire ont été payés
bien cher. Il a créé l'usure, l'exploitation capitaliste et ses filles
sinistres, l'inégalité,
En
pouvait-il être autrement ? Quand naquit la monnaie, deux procédés s'offraient
aux hommes pour l'emploi de ce moyen d'échange, la fraternité, l'égoïsme. La
droiture eût conduit rapidement à l'association intégrale. L'esprit de rapine a
créé l'interminable série de calamités qui sillonne l'histoire du genre humain.
Entre ces deux routes, pas même un sentier. Car, avec le maintien du régime
individualiste, l'échange honnête au pair, sans le dîmage des écus, aurait
castorisé notre espèce, en la figeant dans l'immobilisme. Maintenant encore, il
amènerait le même résultat.
Il est
permis de supposer que les hommes auraient senti la nécessité de combiner leurs
efforts pour la production compliquée, qui exige une quantité considérable de
matériaux de provisions et d'instruments. Tant que la simplicité de l'outillage
eût permis au producteur d'obtenir par l'échange ce qui suffit pour travailler
et pour vivre, on s'en serait tenu là. Mais l'homme est perfectionneur par
nature. Bientôt, les exigences d'une industrie plus avancée auraient déterminé
la coopération des activités particulières et, les travailleurs recueillant le
fruit intégral de leur labeur, la prospérité générale aurait pris un rapide
essor. Par suite, accroissement progressif de la population, du bien-être, des
lumières, réseau de plus en plus développé des divers groupes, et enfin
aboutissement assez prompt à l'association complète, sans despotisme, ni
contrainte, ni oppression quelconque.
Le
vampirisme a fait évanouir un si beau rêve. L'accumulation du capital s'est
opérée non par l'association, mais par l'accaparement individuel, aux dépens de
la masse, au profit du petit nombre.
En
conscience, ce rêve de fraternité, au temps jadis, n'eut-il pas été une
illusion, une utopie ? Entre la loyauté et la trahison, les âges de ténèbres et
de sauvagerie pouvaient-ils hésiter ? Ils ne connaissaient d'autre droit que la
force, d'autre morale que le succès. Le vampire s'est lancé à pleine carrière
dans l'exploitation sans merci. L'usure est devenue la plaie
universelle.
Son origine
se perd dans la nuit du passé. Cette forme de la rapine n'a pu se montrer avant
l'usage de
L'usure fut
un mal, non pas nécessaire, ce serait du fatalisme par trop dévergondé, mais
inévitable. Ah ! Si l'instrument d'échange avait porté, dès le principe, ses
fruits légitimes, s'il n'avait pas été faussé, détourné de sa destination !...
Oui, mais si... est toujours une niaiserie. Faire du présent une catilinaire
contre le passé, n'est pas moins absurde que de faire du passé la règle, ou
plutôt la routine de l'avenir.
Chaque
siècle a son organisme et son existence propres, faisant partie de la vie
générale de l'Humanité. Ceci n'est point du fatalisme. Car la sagesse ou la
débauche du siècle ont leur retentissement sur la santé de l'espèce. Seulement,
l'Humanité, être multiple, peut toujours guérir d'une maladie. Elle en est
quitte pour quelques milliers d'années d'hôpital. L'individu risque la
mort.
Il serait
donc oiseux et ridicule de perdre ses regrets sur l'abus lamentable qu'on a fait
du moyen d'échange. Hélas! Faut-il l'avouer ? C'était l'inconvénient d'un
avantage, l'expiation, disaient les chrétiens, doctrinaires de
Aujourd'hui, pour la première fois, elle se heurte à la
révolte de ses victimes. Mais un si antique et puissant souverain compte plus de
serviteurs que d'ennemis. Les thuriféraires accourent en masse à la rescousse,
avec l'encensoir et la musique, criant et chantant : « Hosannah ! Gloire au veau
d'or, père de l'abondance ! » Une sévère analyse fera justice de ces cantiques
et, dépouillant le sire de ses oripeaux, le montrera nu. ce qu'il est un
pickpocket.


Commentaires