c'est l'Etat qui a pris feu
Violences urbaines : Violences urbaines : c'est l'Etat qui a pris feu
Par Guy Sorman *
[14 novembre 2005]
La guérilla urbaine engagée par les «jeunes des banlieues» n'est qu'un témoignage de plus de la déconnexion totale entre la société française telle qu'elle est devenue et la classe politique telle qu'elle ne change pas. L'Etat en France, c'est-à-dire ceux qui le dirigent, manifeste depuis une trentaine d'années un remarquable autisme qui affecte équitablement tous les partis : tous, il est vrai, recrutent dans le même marigot défini par quelques grandes écoles parisiennes. Pour l'Etatocratie, rien ne change et rien ne doit changer parce que
Or, depuis les années
En somme, l'Etat est nu, mais il ne le sait pas ; la classe politique réfugiée dans ses palais du XVIIIe siècle et, dans deux arrondissements de Paris, assistés d'une haute fonction publique à son image, fort peu représentative, plus que jamais occupée à ses querelles internes, a pour principal objectif sa propre survie. Pendant ce temps,
La société française s'est balkanisée, auto-organisée sur la base de solidarités nouvelles, à tous les milieux : le patronat s'est internationalisé, les étudiants se sont dépolitisés, les syndicats ne défendent plus les ouvriers mais leurs intérêts particuliers, les partis ont perdu leurs militants, les immigrés ont créé une économie parallèle. Toutes ces microsociétés habitent en France mais ne constituent plus une République française : les jeunes immigrés le disant plus clairement que d'autres, car ne possédant rien, ils n'ont rien à perdre.Il existerait bien une thérapie, mais lourde qui pourrait tuer le patient. Elle s'appelle l'autocritique. Mais imagine-t-on la classe politique avouer qu'elle a très mal géré l'Etat depuis vingt-cinq ans ? Qui s'avouera responsable du déficit public le plus sérieux en Europe ? Qui reconnaîtra l'inanité du discours archéo-républicain puisque des communautés existent ? Qui admettra que l'affirmative action à l'américaine aurait dû être tentée depuis longtemps, puisque la discrimination est réelle ? Qui avouera que l'Etat français se mêlant de tout, d'économie, de culture, d'interventions militaires et autres nobles ambitions, est devenu sur le terrain totalement inefficace : il y a deux ans, il laissa mourir trente mille vieillards déshydratés dans des maisons de retraite non climatisées. Voici qu'il se montre incapable de résister à quelques centaines de commandos de voyous. L'Etat ? Il est partout où la société n'a plus besoin de lui ; il est absent là où il serait nécessaire. Cet autisme politique est la véritable cause des incendies : à force de nous interroger sur une poignée d'incendiaires adolescents, demandons-nous pourquoi l'Etat ne les a pas vus venir ? Qui a créé les zones de non-droit d'où l'incendie est parti ? Les adolescents ou l'Etat autiste ?
* Essayiste.
Par Guy Sorman *
[14 novembre 2005]
La guérilla urbaine engagée par les «jeunes des banlieues» n'est qu'un témoignage de plus de la déconnexion totale entre la société française telle qu'elle est devenue et la classe politique telle qu'elle ne change pas. L'Etat en France, c'est-à-dire ceux qui le dirigent, manifeste depuis une trentaine d'années un remarquable autisme qui affecte équitablement tous les partis : tous, il est vrai, recrutent dans le même marigot défini par quelques grandes écoles parisiennes. Pour l'Etatocratie, rien ne change et rien ne doit changer parce que
Or, depuis les années
En somme, l'Etat est nu, mais il ne le sait pas ; la classe politique réfugiée dans ses palais du XVIIIe siècle et, dans deux arrondissements de Paris, assistés d'une haute fonction publique à son image, fort peu représentative, plus que jamais occupée à ses querelles internes, a pour principal objectif sa propre survie. Pendant ce temps,
La société française s'est balkanisée, auto-organisée sur la base de solidarités nouvelles, à tous les milieux : le patronat s'est internationalisé, les étudiants se sont dépolitisés, les syndicats ne défendent plus les ouvriers mais leurs intérêts particuliers, les partis ont perdu leurs militants, les immigrés ont créé une économie parallèle. Toutes ces microsociétés habitent en France mais ne constituent plus une République française : les jeunes immigrés le disant plus clairement que d'autres, car ne possédant rien, ils n'ont rien à perdre.Il existerait bien une thérapie, mais lourde qui pourrait tuer le patient. Elle s'appelle l'autocritique. Mais imagine-t-on la classe politique avouer qu'elle a très mal géré l'Etat depuis vingt-cinq ans ? Qui s'avouera responsable du déficit public le plus sérieux en Europe ? Qui reconnaîtra l'inanité du discours archéo-républicain puisque des communautés existent ? Qui admettra que l'affirmative action à l'américaine aurait dû être tentée depuis longtemps, puisque la discrimination est réelle ? Qui avouera que l'Etat français se mêlant de tout, d'économie, de culture, d'interventions militaires et autres nobles ambitions, est devenu sur le terrain totalement inefficace : il y a deux ans, il laissa mourir trente mille vieillards déshydratés dans des maisons de retraite non climatisées. Voici qu'il se montre incapable de résister à quelques centaines de commandos de voyous. L'Etat ? Il est partout où la société n'a plus besoin de lui ; il est absent là où il serait nécessaire. Cet autisme politique est la véritable cause des incendies : à force de nous interroger sur une poignée d'incendiaires adolescents, demandons-nous pourquoi l'Etat ne les a pas vus venir ? Qui a créé les zones de non-droit d'où l'incendie est parti ? Les adolescents ou l'Etat autiste ?
* Essayiste.


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