En Chine, la guerre de l'eau aura bien lieu
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En Chine, la guerre de l'eau aura bien lieu
L'accès à l'eau potable, de plus en plus rare, devient source de multiples conflits dans l'Empire du Milieu. Et la bagarre promet de s'étendre aux pays voisins.
Frédéric Koller, Pékin
Jeudi 5 janvier 2006
Si l'on se battra encore au XXIe siècle pour l'accès aux hydrocarbures, la vraie guerre à venir est celle de l'eau. Sur ce plan,
Aux quatre coins du pays, excepté au
Transformée en pays du smog permanent, l'«usine du monde» paie le prix fort de son industrialisation à marche forcée: l'air est irrespirable, la terre surexploitée et l'eau potable une denrée rare.
Ce sont les campagnes qui souffrent le plus de cette pollution. Dans le nord du pays, 63 millions de paysans sont affectés par une eau trop riche en fluor, à l'est et dans le sud, 38 millions de ruraux doivent se contenter d'une eau salée et dans le nord-ouest du pays les robinets de plusieurs régions livrent une eau teintée d'arsenic.
L'état déplorable des fleuves chinois a été souligné par deux catastrophes récentes. Fin novembre, une ville de 4 millions d'habitants, Harbin, a été prise de panique à l'annonce d'une pollution majeure de son fleuve,
La nappe de benzène s'est ensuite écoulée vers la ville russe de Khabarovsk, provoquant au passage une empoignade avec Moscou. Le ministre chinois des Affaires étrangères, Li Zhaoxing, a promptement présenté ses excuses. Les langues se déliant à cette occasion, on a également «découvert» que
Non seulement l'eau est de plus en plus polluée, mais elle est de plus en plus rare. Il y a sept ans, l'actuel premier ministre, Wen Jiabao, mettait déjà en garde: «La survie de la nation chinoise est menacée par le manque d'eau dans notre pays.»
La raréfaction de l'eau est régulièrement mise sur le compte de sécheresses naturelles par les autorités. C'est se voiler la face. Son origine, comme le soulignent tous les experts de l'environnement, est humaine. Plusieurs facteurs sont en cause. D'abord, la surexploitation des cours d'eau pour les besoins de l'agriculture, qui absorbe 70% de la consommation. Pour éviter des révoltes, le pouvoir central maintient un prix de l'eau artificiellement bas favorisant les gaspillages. S'ajoutent désormais les besoins grandissants de l'industrie. L'explosion du textile, très gros consommateur d'eau, a, par exemple, des répercussions particulièrement néfastes. Si l'on ajoute à cela le réchauffement climatique et la fonte accélérée des glaciers de l'Himalaya, on comprend que la crise sera de plus en plus aiguë.
Il y a une autre explication à l'assèchement des fleuves et des rivières: la multiplication des barrages. L'agonie du fleuve Jaune est ainsi due aux centaines de barrages disposés sur son cours supérieur et la plupart de ses affluents. Non seulement ils ruinent les débits en aval, mais ils sont responsables d'importantes inondations en amont avec l'ensablement des lits de rivières. C'est à présent au tour du Yangtsé d'être muré sur tout son cours supérieur. Après le plus grand barrage du monde, les Trois-Gorges, qui sera achevé en 2008, plusieurs mégas projets sur son cours supérieur et ses affluents ont été lancés. Dai Qing, une militante de la première heure contre ce barrage, prédit aujourd'hui au Yangtsé un destin similaire à celui du fleuve Jaune.
Sur les 45000 grands barrages répertoriés dans le monde en 2003, 22104 étaient en Chine, 6390 aux Etats-Unis et à peine plus de 4000 en Inde. Et ce programme n'est pas près de s'arrêter. Pour lutter contre la désertification du nord du pays, Pékin vient d'entamer la construction de plusieurs canaux afin de détourner les eaux du Yangtsé, d'un coût de 50 milliards de dollars et nécessitant le déplacement de 400000 personnes. L'explication tient en partie au fait que plusieurs des hauts dirigeants actuels - dont le secrétaire du parti communiste Hu Jintao - sont des ingénieurs hydrauliciens. Plutôt que préserver un capital naturel, ils voient dans les grands travaux d'ingénierie et la transformation de la nature un moyen d'affirmer leur puissance selon le vieil adage «qui domine l'eau, domine
La guerre de l'eau ne se limite bien sûr pas aux frontières nationales. La pollution du fleuve Songhua a ainsi agi comme révélateur des tensions entre Pékin et Moscou. A cette occasion, les Russes ont affirmé que 80% de la pollution de l'Amour - dont
Les tensions sont plus perceptibles encore avec les voisins au sud de
D'ores et déjà confrontée à une crise aiguë (l'eau disponible par Chinois représente moins d'un tiers de la moyenne mondiale), Pékin ne semble pas se doter des moyens nécessaires pour remédier à ce cercle vicieux. Ses experts expliquent même que le problème ne devrait faire que s'amplifier jusqu'en 2030, lorsque le pays aura atteint son pic de population avec 1,6 milliard d'individus. Il y a un an, Pan Yue, le vice-président du Bureau national de l'environnement, évoquait le chiffre de 150 millions de réfugiés écologiques en Chine dans les années à venir, principalement à cause du manque d'eau potable.
A la fin 2005...
... 700 millions de Chinois buvaient de l'eau contaminée par des déchets humains ou animaux;
... 96 millions de ruraux n'avaient pas accès quotidiennement à de l'eau potable;
... deux tiers des 600 grandes villes du pays souffraient de pénurie d'eau, dont 135 de façon chronique;
... 95 % des nappes phréatiques qui assurent 70% de l'approvisionnement en eau urbaine étaient polluées;
... 70% des lacs et rivières étaient pollués;
... 20 lacs naturels disparaissaient par année, soit plus de 1000 depuis 50 ans.
© Le Temps, 2006


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