Un gigantesque tsunami agite la sphère financière du monde en ce
moment. On n’a pas encore reçu son meilleur. Sa source a pris naissance
aux États-Unis dès le début de la révolution conservatrice américaine
du président Reagan, à partir de janvier 1981. Elle s’est élargie
progressivement ensuite sous les trois périodes de la famille Bush,
malgré la parenthèse Clinton, et a été portée à son paroxysme par les
actes irresponsables du gouvernement et de l’administration du dernier
Bush, appuyée sur la complicité active de la banque centrale dirigée
par Greenspan, depuis 2001. Ce tsunami financier vient de s’abattre sur
la société étasunienne avec une violence qui ne fait que débuter, et
peut prolonger son action destructrice sur l’ensemble de l’économie
mondiale, si les pays les plus concernés ne prennent pas à temps les
mesures qui s’imposent. Le monde entier est concerné. Il est confronté
à un virage structurel décisif.
Depuis 27 ans, cette lame de fonds est alimentée par un endettement
continu des Etats-Unis coupé de brefs répits. Ce comportement
dévastateur n’aurait pas été possible sans les accords de Bretton Woods
de 1944. Je vais donc les rappeler brièvement.
***
Les accords monétaires de Bretton Woods furent signés après la
seconde guerre mondiale, le 22 juillet 1944, par les 44 nations
alliées. Celles-ci pensaient alors résoudre les problèmes financiers
issus de la guerre et poser les bases d’un système monétaire mondial
qui devrait durer longtemps, et qui permettrait de résoudre à l’avenir
tous les problèmes de stabilité des changes et de crises monétaires.
Les situations des participants étaient très déséquilibrées. Les
nations européennes sortaient de la guerre ruinées et très endettées.
Au contraire, les É-U avaient doublé leur production industrielle
pendant les cinq années de guerre et possédaient des créances
importantes sur leurs alliés, auxquels ils avaient vendu à crédit des
quantités faramineuses d’armes et de fournitures de toutes sortes
pendant cette période, de laquelle leur pays était sorti indemne de son
côté et en pleine possession de ses moyens économiques.
Le dollar apparut donc comme le pôle naturel d’une nouvelle
organisation des échanges du monde libre. Il était en effet essentiel
que soit assurée une grande stabilité des taux de change, pour ne pas
retomber dans une ère de dévaluations compétitives et de
protectionnismes douaniers exagérés, que l’on avait connue pendant
l’entre-deux-guerres. On se rappelait que c’était cette instabilité et
ces pratiques qui avaient entraîné la crise de 1929 d’abord, et la
déflation puis le chômage ensuite, jusqu’à la seconde guerre mondiale.
[http://fr.wikipedia.org/wiki/Accords_de_Bretton_Woods]
Les principales décisions prises à Bretton Woods furent les suivantes :
— abandon de l’étalon or , en vigueur jusque-là en
tant que référence monétaire commune. Jusque là, le prix de ce métal
avait paru suffisamment indépendant des États pour pouvoir assurer une
certaine stabilité des changes. On lui reprochait cependant son
insuffisante élasticité, résultant d’une production à croissance lente,
car elle maintenait la masse des liquidités monétaires entre des
limites étroites qui ne permettaient pas de faire face aux périodes de
récession, non plus qu’aux phases de croissance rapide. On lui
attribuait d’ailleurs une part de la responsabilité de la crise de 1929.
— étant donné la place dominante qu’il occupait à cette époque dans le commerce international, le dollar devenait la référence de toutes les autres monnaies, lui-même étant rattaché à l’or
, de manière à pouvoir introduire une certaine élasticité dans le
système. En 1934, sa valeur avait été fixée par Roosevelt à 35$ l’once
d’or. Elle pouvait cependant varier en fonction des nécessités. Mais,
en 1961, Kennedy prit l’engagement solennel, tout à fait inconsidéré,
de ne pas toucher à cette parité. Cette décision revenait à paralyser
le nouveau système comme l’avait fait l’or lui-même, son prédécesseur,
en entraînant le blocage des échanges internationaux dans le cas d’une
inflation liée, par exemple, à la fluctuation naturelle du prix des
matières premières. Mais au moins jusque-là, le rôle des É-U avait-il
été véritablement international et leur responsabilité parfaitement
assurée.
Mais, le fait d’assumer ce rôle donna aux É-U la possibilité d’émettre
autant de quantité de dollars qu’ils le désiraient, puisque chaque
dollar imprimé les enrichissait d’un trente-cinquième d’once d’or en
toute quiétude, sans que la valeur de leur monnaie en souffre par
rapport aux autres monnaies. Le rapport de celles-ci avec le dollar
restait donc le même. Tant que les gouvernements des États-Unis
respectèrent un minimum d’éthique à cet égard, tout allait bien, mais
lorsqu’ils se mirent à outrepasser largement cette retenue, le système
prit un biais dangereux qu’ils sont actuellement en train de payer.
Cette propriété du système de Bretton Woods leur permettait en effet deux choses :
- de financer leurs déficits budgétaires sans conséquences économiques internes,
- de baisser les taux d’intérêt du crédit, sans que la valeur de leur monnaie en soit affectée.
Ils comprirent très vite qu’ils avaient réussi à placer entre leurs
mains une fort puissante méthode susceptible d’entraîner une croissance
rapide de leur économie.
- D’une part , la possibilité de financer le budget de l’État par la création monétaire, au moins partiellement, leur permit de pratiquer une politique fiscale très légèr e
, avantageant ainsi outrageusement leur industrie au détriment de
celles des autres pays, qui ne bénéficiaient pas du même privilège. Les
É-U jouirent donc, depuis 1944, d’une prééminence qui s’apparentait à
celle d’un suzerain du Moyen Âge sur ses vassaux féodaux.
- D’autre part , la possibilité de pratiquer des taux d’intérêt très bas
leur permettait des investissements industriels peu coûteux, tout en
exportant indirectement dans les autres pays l’inflation qu’ils
créaient ainsi chez eux sans risques. Au surplus, cette inflation avait
l’avantage de dévaluer l’endettement qu’ils contractaient de façon
continue tout au long de cette période avec les pays qui possédaient
d’importants excédents commerciaux vis-à-vis d’eux, comme le Japon et
l’Allemagne, les dépouillant ainsi du fruit de leur travail sans qu’ils
n’aient rien à dire, et peut-être même sans qu’ils s’en aperçoivent.
Cette « astuce
» fut cependant éventée par Jacques Rueff, le très compétent conseiller
financier du général De Gaulle. Fort logiquement, ce dernier demanda
alors aux É-U le paiement en or des excédents commerciaux que la France
dégageait de ses échanges avec eux. La France y gagna beaucoup, car le
dollar avait alors une valeur réelle considérablement plus faible
[facteur de 2,2] que celle, toute théorique de 35$ l’once d’or, que
Kennedy s’était imprudemment engagé à maintenir devant le Congrès
contre vents et marée en 1961. Il avait été lui-même victime de
l’illusion entretenue aux É-U depuis 1944, que le dollar s’identifiait
à l’or, et dans ce pays où les croyances métaphysiques se créent
facilement, cette illusion était devenue peu à peu l’un des facteurs de
l’idéologie nationale. Leur hégémonie monétaire s’était peu à peu
transformé en une réalité divine, éternelle. À cette époque déjà, les
Étasuniens pensaient que leur « empire » était fait pour rester. Leur
méconnaissance et leur désintérêt de l’histoire du monde allait bientôt
leur jouer des tours.
On peut ainsi constater, dans ce domaine de la monnaie, l’un des
nombreux effets négatifs pervers du sentiment pathologique de
supériorité que le peuple étasunien entretient depuis la seconde guerre
mondiale. Encore pourrait-on d’ailleurs faire remonter cette
disposition d’esprit à celui des voyageurs du « Mayflower ». Rien ne se
crée, tout se transforme !
Du fait de l’inflation monétaire irresponsable induite par la plupart
des gouvernements des États-Unis, la situation devint vite intolérable
pour eux, car elle avait entraîné une diminution considérable du stock
d’or de Fort-Knox, et le 15 août 1971, le président Nixon prit une
décision radicale en proclamant « Je déclare le dollar flottant » , détachant ainsi définitivement le dollar de l’or.
Alors que cet événement aurait dû remettre en question l’ensemble des
dispositions arrêtées à Bretton Woods, l’habitude internationale
acquise de considérer le dollar comme une valeur sûre lui permit de
conserver son rôle dominant. Ayant usé et abusé jusque-là de ce rôle,
le dollar était devenu progressivement de fait la monnaie des échanges
internationaux, particulièrement sur le marché pétrolier et celui des
matières premières. Sa domination de 27 ans avait en effet entraîné le
déplacement de tous les marchés boursiers sur la terre américaine,
confortant ainsi sa prééminence pour l’avenir, en dépit de tout
changement qui pouvait survenir dans la nature même de sa monnaie,
comme cette décision de Nixon qui la débarrassait définitivement de toute contrainte économique vis-à-vis du reste du monde .
Ce que l’on a oublié aujourd’hui, c’est que l’extraordinaire
augmentation de richesse des É-U au cours du XXème siècle reposait sur
une injustifiable inégalité du statut monétaire des nations, et non sur
une filiation biblique dont il plaît toujours aux Étasuniens de se
réclamer. Jusqu’à aujourd’hui, cette richesse était considérée comme le
résultat de talents particuliers aux « Américains ». En réalité, ces « talents
» relevaient d’une escroquerie financière géante, et la crise qui a
débuté il y a deux mois va probablement avoir pour principal avantage
de retirer aux É-U ce privilège inavouable de pouvoir produire de la richesse en imprimant du papier.
Cette crise devrait assez rapidement déboucher sur la tenue d’une
nouvelle conférence de Bretton Woods, où le dollar sera contraint de
renoncer à tous ses pouvoirs. Que les Etats-Unis jouent dans leur cour
avec leur monnaie, cela les regarde. Mais que le reste du monde en
reçoive les éclats négatifs est insupportable, et ne doit plus être
toléré.
Déjà, dans le monde, on s’inquiète de la détérioration du dollar,
puisqu’il s’avère ne plus pouvoir jouer son rôle de valeur de réserve.
On sait que le Venezuela et l’Iran se trouvent en pointe dans cette
démarche, de telle sorte que l’on néglige leur opinion, car on connaît
leur opposition radicale aux Etats-Unis. Mais ce dont on parle moins,
et qui est pourtant beaucoup plus sérieux, ce sont les conversations
entre les Émirats Arabes Unis et le Qatar à propos d’un projet de
création d’une monnaie du golfe persique, de manière à protéger leurs
revenus, que la faiblesse récurrente du dollar menace. C’est aussi la
Russie qui cherche à vendre désormais son gaz en roubles. C’est ensuite
l’Europe et la BCE, qui pensent sérieusement à remplacer le dollar par
l’euro, ce qui pourrait expliquer que Jean-Claude Trichet pratique une
politique de taux d’intérêt rigoureuse, comme pour bien montrer que
l’euro possède les qualités nécessaires pour prendre le relais du
dollar. C’est enfin la Chine, dont le yuan devient de plus en plus la
devise commerciale préférée dans les transactions inter-asiatiques. Et
toujours la Chine, qui, avec plus de mille milliards de réserves
monétaires en dollars a commencé l’achat d’actifs bancaires aux
Etats-Unis sous prétexte de leur venir en aide, mais qui cherche de
cette manière à protéger la valeur de ses réserves « dollar » en les
convertissant en actifs, troquant ainsi une devise en déshérence contre
des biens dont la valeur est indépendante de la monnaie qui l’exprime.
Qu’on ne s’y méprenne pas ! Les Etats-Unis ne traversent pas une crise
ordinaire. L’immensité de leur dette internationale, la délocalisation
de près de 40% de leur industrie dans les pays en développement, une
épargne nulle, un territoire de plus en plus souvent ravagé par des
tornades d’une violence croissante à mesure que l’effet de serre
progresse, une population dont l’alphabétisation régresse et dont 25%
est obèse, ne disposent plus ce pays à rester le maître du monde. Son
heure est maintenant passée.
Il lui reste cependant une puissance matérielle, et notamment
militaire, dont il pourrait vouloir user pour s’accrocher à sa
splendeur passée, dans la paranoïa qui le traverse depuis le 11
septembre 2001. On peut donc s’attendre à des convulsions erratiques et
aventureuses, avant que l’aigle n’avoue ses ailes brisées.
J’y reviendrai.
© André Serra
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=47212


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