La crise financière...par Alain de Benoist.
La crise financière...par Alain de Benoist.
"Privatisation des bénéfices et socialisation des pertes."
On dit souvent que le capitalisme est synonyme de crise, qu'il se nourrit
des crises qu'il provoque, ou encore que sa « faculté d'adaptation » est sans
limites, laissant ainsi entendre qu'il est indestructible. En réalité, il faut
distinguer les crises cycliques, conjoncturelles (on connaît les célèbres
cycles de Kondratieff), et les crises systémiques, structurelles (comme celles
qui ont eu lieu entre 1870 et 1893, lors de
La plupart des gens ne comprennent pas grand-chose à ce qui se passe. On leur a
pendant des années vanté les mérites du « modèle américain » et assuré des
bienfaits de la « mondialisation heureuse ». Ils voient maintenant le modèle
américain s'effondrer et la globalisation accroître la misère sociale. Le
spectacle des banques centrales, tant aux Etats-Unis qu'en Europe, qui ont
injecté, depuis le 15 septembre, des centaines de milliards de dollars et
d'euros sur les marchés financiers, les laisse songeurs : d'où vient tout cet
argent ? Les interrogations se nourrissent encore du sentiment que personne ne
semble vraiment savoir ce qu'on peut faire. Le silence relatif de la plupart
des hommes politiques est à cet égard significatif. Enfin, les gens se
demandent si cette crise était ou non prévisible. Si elle était prévisible,
pourquoi n'a-t-on rien fait avant ? Si elle était imprévisible, n'est-ce pas la
preuve que plus personne ne contrôle un système financier lancé dans une folle
course en avant ?
C'est en fait à une triple crise que nous nous trouvons confrontés : crise du
système capitaliste, crise de la mondialisation libérale, crise de l'hégémonie
américaine.
L'explication la plus souvent avancée pour interpréter la crise actuelle est
l'endettement des ménages américains par le biais des prêts hypothécaires
immobiliers (les fameux « subprimes »). On oublie seulement de dire pourquoi
ils se sont endettés.
L'un des traits dominants du « turbo-capitalisme », correspondant à la
troisième vague de l'histoire du capitalisme, est la complète domination des
marchés financiers globalisés. Cette domination donne un pouvoir accru aux
détenteurs du capital, et plus particulièrement aux actionnaires, qui sont
aujourd'hui les véritables propriétaires des sociétés cotées en Bourse.
Désireux d'obtenir un rendement maximal aussi rapide que possible de leurs
investissements, les actionnaires poussent à la compression des salaires et à
la délocalisation opportuniste de la production vers des pays émergents où la
hausse de la productivité va de pair avec de très bas coûts salariaux. Résultat
: partout, l'augmentation de la valeur ajoutée profite aux revenus du capital
plutôt qu'aux revenus du travail, la déflation salariale se traduisant par la
stagnation ou la baisse du pouvoir d'achat de la plupart des gens, et la
diminution de la demande solvable globale.
La stratégie actuelle de la Forme-Capital est donc de comprimer toujours plus
les salaires, d'aggraver toujours plus la précarité du marché du travail,
produisant ainsi une paupérisation relative des classes populaires et des
classes moyennes qui, dans l'espoir de maintenir leur niveau de vie, n'ont
d'autre ressource que de s'endetter, alors même que leur solvabilité diminue.
La possibilité offerte aux ménages d'emprunter pour couvrir leurs dépenses
courantes ou acquérir un logement a été l'innovation financière majeure du
capitalisme d'après-guerre. Les économies ont alors été stimulées par une
demande artificiellement fondée sur les facilités du crédit. Outre-Atlantique,
cette tendance a été encouragée depuis les années 1990 par l'octroi de
conditions de crédit de plus en plus favorables (apport personnel voisin de 0
%), sans aucune considération de la solvabilité des emprunteurs. On a ainsi
cherché à compenser la baisse de la demande solvable résultant de la
compression des salaires par l'emballement de la machine à crédit. En d'autres
termes, on a stimulé la consommation à travers le crédit, faute de pouvoir la
stimuler par l'augmentation du pouvoir d'achat. C'était là le seul moyen, pour
les détenteurs de portefeuilles financiers, de trouver de nouveaux gisements de
rentabilité, fût-ce au prix de risques inconsidérés
D'où le surendettement pharamineux des ménages américains qui ont depuis
longtemps choisi de consommer plutôt que d'épargner (alors que 17 % de la
population est déjà dépourvue de toute couverture sociale). Les ménages
américains sont aujourd'hui deux fois plus endettés que les ménages français,
trois fois plus endettés que les ménages italiens. Leur surendettement est même
pratiquement égal au produit intérieur brut (PIB) des Etats-Unis.
Après quoi, on a spéculé sur ces « créances pourries » par le biais de la «
titrisation », qui a permis aux grands acteurs de la sphère du crédit de se
décharger, en les rendant liquides, des risques d'insolvabilité de leurs
emprunteurs. La « titrisation », qui est une autre des innovations financières
majeures du capitalisme d'après guerre, consiste à découper en tranches, dites
obligations, les prêts accordés par une banque ou une société de crédits, puis
à en revendre le montant, c'est-à-dire le risque, à d'autres agents financiers
appartenant au monde des fonds de placement. Il se crée ainsi un vaste marché
du crédit, qui est aussi un marché du risque. C'est l'effondrement de ce marché
qui a provoqué la crise actuelle.
Mais celle-ci est aussi une crise de la mondialisation libérale. La
transmission brutale de la crise hypothécaire américaine aux marchés européens
est le fruit direct d'une mondialisation conçue et réalisée par les apprentis
sorciers de
De ce point de vue, il est d'un irrésistible comique de voir ceux qui n'ont
cessé de gloser sur les mérites de la « main invisible » et les vertus du marché
« autorégulé » (« c'est le marché qui doit s'occuper du marché », lit-on
régulièrement dans le Financial Times) se précipiter vers les pouvoirs publics
pour demander leur recapitalisation ou leur nationalisation de fait. C'est le
vieux principe de l'hypocrisie libérale : privatisation des bénéfices et
socialisation des pertes. On savait déjà que les Etats-Unis, grands
défenseurs du libre-échange, ne se privent jamais de recourir au
protectionnisme chaque fois que celui-ci sert leurs intérêts. On voit maintenant
comment les adversaires du «big governement » se tournent vers l'Etat quand ils
sont au bord de
On ne doit pas perdre de vue, enfin, que cette crise mondiale a sa source aux
Etats-Unis, c'est-à-dire dans un pays qui doit déjà faire face à un déficit
budgétaire abyssal, une dette extérieure qui ne cesse de croître et un déficit
commercial colossal. Depuis dix ans, l'économie américaine n'a plus pour moteur
la croissance due à la production réelle, mais l'expansion de la dette et la
rente monétaire résultant de la domination mondiale du dollar. L'endettement
total (dette publique + dette des ménages + dette des entreprises) représente
aujourd'hui 13 000 milliards de dollars, soit l'équivalent de 410 % du PIB –
l'adoption du plan Paulson étant encore appelée à aggraver le déficit !
Or, la crise ne peut que contribuer à éroder la confiance dans le dollar,
lequel sera probablement amené encore à baisser. Le fait que le dollar soit à
la fois une monnaie nationale et une unité de compte internationale, qui plus
est libérée de tout lien avec l'or depuis
On assure maintenant qu'il suffirait de « réguler » ou de « moraliser » le
système pour éviter ce genre de crises. Les hommes politiques, à commencer par
François Fillon et Nicolas Sarkozy, parlent de « dévoiement de la finance »,
tandis que d'autres stigmatisent l'« irresponsabilité » des banquiers, laissant
ainsi entendre que la crise n'est due qu'à une insuffisance de réglementation
et qu'un retour à des pratiques plus « transparentes » permettrait de faire
revenir sur la scène un capitalisme moins carnassier. C'est une double erreur.
D'abord parce que c'est précisément l'impuissance des politiques à faire face à
la crise d'efficacité du capital qui a ouvert la voie à la libéralisation
totale du système financier. Ensuite et surtout, parce que c'est ignorer la
nature même du capitalisme. « Le capital ressent toute limite comme une entrave
», disait déjà Karl Marx. La logique de l'accumulation du capital, c'est
l'illimitation, le refus de toute limite, l'arraisonnement du monde par la
raison marchande, la transformation de toutes les valeurs en marchandises, le
Gestell dont parlait Heidegger.
L'adoption du plan Paulson était certes nécessaire, mais elle aura sans doute
des effets pervers. En effet, si les banques et les grosses sociétés au bord de
la faillite sont par avance assurées du soutien financier des pouvoirs publics,
cela représente une incitation indirecte à ce que les mêmes dysfonctionnements
se reproduisent, débouchant ainsi sur de nouvelles crises spéculatives.
Dans l'immédiat, il est significatif que ni les injections de liquidités en
provenance de la Réserve fédérale et des banques centrales, ni l'adoption du
plan Paulson, ne semblent avoir provoqué la réaction positive escomptée de la
part des marchés. C'est une claire démonstration des limites d'une politique
purement monétaire.
Dans les phases de suraccumulation du capital, le renforcement du pouvoir
financier devient le levier déterminant de toute stratégie visant à augmenter
la rentabilité du capital. Au-delà de la seule finance, c'est en fait la
régulation de l'économie tout entière par le seul critère du taux de profit,
sans considération des facteurs humains, des vies broyées, de l'épuisement des
ressources naturelles, des coûts non marchands (les « externalités négatives
»), qui est mise en question par la crise financière. La cause finale de cette
crise, c'est la recherche du profit financier le plus élevé possible dans le
minimum de temps possible, en clair la recherche de l'augmentation maximale de
la valeur des capitaux engagés à l'exclusion de toute autre considération.
Par un effet de « dominos », la crise peut-elle entraîner à terme des défauts
de paiement en chaîne de tous les agents économiques, et donc un effondrement
de tout le système financier mondial ? On n'en est pas là. Il est possible que
les mesures prises ces dernières semaines soient de nature à empêcher le
système financier de s'écrouler complètement. Mais dans le meilleur des cas, la
crise économique va durablement se maintenir, avec une récession (voire une
dépression) aux Etats-Unis et un très fort ralentissement en Europe, qui
provoquera une remontée du chômage. Il devrait en résulter une baisse
importante des profits, qui se répercutera inévitablement sur les marchés et
les cours de
Les difficultés ne font que commencer.
Alain de Benoist
Paris, 10 octobre 2008


Commentaires
immo site : www.novemo.com | le 12/10/2009 à 12:55:22Effectivement ce qu'il faut garder à l'esprit, c'est que cette crise mondiale a sa source aux Etats-Unis.
La baisse du dollars , pourrait entrainer de nouvelles secousses au sein du système financier.
Les plans de relance représentent aujourd h'ui un endettement supplémentaire. LEs etats seront ils en capacité de faire face à ce gouffre financier.